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La finance sans intérêt suscite beaucoup d’intérêt

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L’argent, sans les intérêts

Aucun banquier ne prête volontiers sans en tirer un profit. La finance islamique en a pourtant fait un principe fondateur : pas d’intérêt (riba), peu de spéculation (gharar), et un actif tangible derrière chaque transaction. Ce qui passait, il y a une décennie, pour une curiosité juridique cantonnée aux monarchies du Golfe s’impose aujourd’hui, porté par une dette conventionnelle à bout de souffle et des besoins d’infrastructure vertigineux, comme l’un des canaux de financement les plus courtisés du continent africain.

Le jargon, lui, reste hermétique. Le sukuk est l’équivalent islamique de l’obligation : il rémunère par un loyer ou un partage de revenu, jamais par un taux. La moudharaba répartit profits et pertes entre investisseur et entrepreneur. La mourabaha habille un crédit ordinaire d’une marge commerciale déclarée d’avance. Trois montages, un seul principe : faire circuler l’argent sans jamais prononcer le mot intérêt.

Un géant sur la touche

À l’échelle mondiale, les actifs de la finance islamique frôlaient 6 000 milliards de dollars fin 2024, avec une projection à 9 700 milliards de dollars à l’horizon 2029, selon l’indicateur LSEG-ICD. L’Afrique, malgré une population musulmane considérable, n’en capte pas 5 %, un chiffre que les organisateurs du Forum sur la finance islamique de l’Afrique de l’Ouest citent moins comme une fierté que comme un aveu.

Le rattrapage, lui, est en marche. En 2025, le continent a émis près de 3 milliards de dollars de sukuk, soit vingt-cinq fois plus qu’un an plus tôt, porté par le retour remarqué de l’Égypte sur ce marché. Le Nigeria, pour sa part, a vu la septième émission de son sukuk souverain sursouscrite à 735 % en mai 2025 : la demande, visiblement, dépasse largement l’offre. C’est dans ce sillage que l’Afrique de l’Ouest francophone, longtemps spectatrice, se mue en terrain d’expérimentation réglementaire.

Une union qui rattrape le temps perdu

Dans l’UEMOA, la finance islamique existe de façon informelle depuis les années 1980. Il aura fallu attendre mars 2018 pour que la BCEAO se décide enfin à fixer des règles. Ce retard n’a pas empêché les huit États membres de bâtir, autour de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) et de l’opérateur UMOA-Titres, l’un des marchés de sukuk souverains les plus actifs du continent.

Le mouvement s’est construit émission après émission. Le Sénégal ouvre le bal en 2014 avec 100 milliards de FCFA ; suivent la Côte d’Ivoire, le Togo et le Mali, à 150 milliards chacun, avant que trois de ces titres ne soient cotés à la BRVM en 2016 pour un total de 766 milliards de FCFA (1,16 milliard d’euros). Dix ans plus tard, l’ambition change d’échelle : le 22 janvier 2026, le Bénin devient le premier pays de la zone à sortir du strict cadre régional, associant un sukuk international inaugural de 500 millions de dollars à un tap d’eurobond conventionnel sur sept ans. Cinq mois plus tard, le Burkina Faso lui emboîte le pas avec son propre sukuk souverain, 75 milliards de FCFA sur neuf ans.

Deux banques portent l’essentiel de cette architecture : la Banque Islamique du Sénégal (BIS) et la Banque Islamique du Niger pour le Commerce et l’Investissement (BIN), présentées, sans trop d’emphase, comme la pierre fondatrice de la banque islamique en Afrique de l’Ouest. Le takaful, l’assurance conforme à la charia, y affiche des taux de croissance à deux chiffres, preuve que l’appétit dépasse la seule dette souveraine.

Multiplié par onze en douze ans, le marché a changé d’échelle sans changer de nature : toujours porté par les États, rarement par les entreprises.

Le Sénégal, à lui seul, pèse plus que ses quatre voisins réunis.

Dakar, la tête de pont

Le Sénégal n’est pas un simple participant à ce marché : il en est l’architecte. Premier émetteur souverain de sukuk de l’UEMOA en 2014, il a depuis structuré deux levées de fonds pour 300 milliards de FCFA, avant un sukuk record de 330 milliards en 2022, à des maturités atteignant quinze ans. La finance islamique y représente désormais 8,3 % des actifs bancaires, une proportion honorable pour un secteur qui, ailleurs dans la zone, peine encore à décoller. L’État doit revenir sur ce marché en 2026 pour une nouvelle opération.

Ce socle tient beaucoup à la Banque Islamique du Sénégal (BIS), filiale du groupe de la Banque Islamique de Développement et seule institution du pays à opérer exclusivement selon les principes de la charia, et elle serait aussi la troisième banque sénégalaise par le total de bilan, ce qui n’est pas rien pour un établissement encore jeune. En octobre 2025, elle a décroché le tout premier financement islamique de la SFI en Afrique subsaharienne, destiné aux PME dirigées par des femmes comme par des hommes. Quatre mois plus tard, en février 2026, elle obtient une ligne de 20 millions d’euros auprès de l’ITFC, dans le cadre d’un partenariat quinquennal de 2 milliards d’euros signé en mai 2025, un cadre qui a déjà permis de mobiliser plus de 2,58 milliards d’euros pour le pays depuis 2008.

L’inclusion financière suit son propre chemin. Le Fonds Islamique de Relance (FIR), filiale du fonds souverain FONSIS, avait atteint 7,5 milliards de FCFA (13 millions de dollars) d’investissements cumulés fin septembre 2026, en fonds propres et en moudharaba, au bénéfice de PME agroalimentaires, textiles ou éducatives. Côté microfinance, Al Rahma, filiale de la BNDE lancée en 2019, a obtenu son agrément de Système Financier Décentralisé et prépare cinq agences à Dakar et en région.

Politiquement, le sujet est désormais porté au sommet de l’État. Pour le ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération, Abdourahmane Sarr, la finance islamique est un levier stratégique de la vision Sénégal 2050, rien de moins.

Et l’usage qu’on en fait ? Moins de chantiers neufs que de tours de passe-passe patrimoniaux, pour l’essentiel. Le premier sukuk, en 2014, a financé des « projets de développement économique et social » sans que l’État n’en détaille les postes, une opacité que le secteur reconnaît lui-même comme un frein à la confiance des investisseurs. Le second, en 2016, est un cas d’école du montage sukuk : adossé à une partie de l’aérogare de l’aéroport Léopold Sédar Senghor, halls, bâtiments administratifs, parkings, hangars, sur 115 hectares, il relève d’une cession-bail où l’État cède temporairement l’usufruit d’un actif existant avant de le relouer pour rémunérer les souscripteurs. Le sukuk de 2022 a suivi la même logique, à plus grande échelle : via la SOGEPA, il a permis à l’État de racheter les Sphères Ministérielles de Diamniadio, jusque-là détenues en crédit-bail, pour en devenir pleinement propriétaire. Une utilisation qui tranche avec le Nigeria, où les sukuk financent explicitement routes et ponts neufs.

Trois cailloux dans la chaussure

Reste que le potentiel excède largement ce qui est mobilisé. Le Fonds de développement de la microfinance islamique vise 200 milliards de FCFA à court terme, sur un potentiel estimé à plus du double, et ses promoteurs eux-mêmes identifient trois obstacles.

Le premier est la méconnaissance : la finance islamique demeure mal comprise du grand public comme des entreprises, souvent réduite à sa dimension confessionnelle alors qu’elle relève d’abord d’une mécanique de partage des risques. Le deuxième est fiscal : lors de la première Rencontre Africaine de la Finance Islamique, à Dakar en janvier 2026, les intervenants ont pointé l’absence d’un cadre fiscal harmonisé au sein de l’UEMOA, un frein direct à toute nouvelle structuration. Le troisième touche à la nature même du marché : les émissions restent presque exclusivement souveraines, ce qui pousse les experts à réclamer le passage d’une « finance islamique d’État » à une « finance islamique de marché », le sukuk corporate demeurant la portion congrue, faute de fonds de garantie pour rassurer les premiers souscripteurs privés.

Une piste, au moins, fait consensus : le commerce électronique, dont la transparence exigée rejoint naturellement les principes de la charia, pourrait réduire les coûts et élargir le marché, la preuve, s’il en fallait une, que la finance islamique reste une discipline qui s’adapte plutôt qu’un carcan.

De la piété à la Bourse

Entre le sukuk international du Bénin, le premier sukuk souverain du Burkina Faso, la montée en puissance de la BIS et la sursouscription record du Nigeria, un signal unique se dégage : après des années de tâtonnements, la finance islamique ouest-africaine entre dans une phase de maturité et rejoint les circuits internationaux de financement. Le Sénégal, fort de son antériorité, de la solidité de sa banque islamique de référence et d’un soutien politique assumé, a de quoi transformer cet essor régional en avantage national, à condition de desserrer l’étau fiscal et de laisser enfin le marché, et pas seulement l’État, y trouver sa place.

Le FCFA n’est pas le problème, c’est l’échelle qui compte

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Le débat sur le franc CFA s’est enfermé dans un faux dilemme. D’un côté, ceux qui défendent la monnaie commune comme un gage de stabilité intangible. De l’autre, ceux qui y voient l’ultime chaîne coloniale, à briser coûte que coûte, même seul. Les deux camps se trompent de combat. La vraie question n’est pas de savoir s’il faut garder le FCFA ou en sortir : c’est de savoir à quelle échelle une souveraineté monétaire ouest-africaine peut tenir. À l’échelle d’un seul État, l’aventure serait économiquement suicidaire. À l’échelle d’une union régionale (l’UEMOA, demain peut-être la CEDEAO ou l’Union africaine) elle est non seulement défendable, elle est souhaitable. Encore faut-il regarder les faits en face, et pas seulement les symboles.

Une réforme de façade

Commençons par ce qui a changé, car c’est bien réel. Depuis avril 2021, le compte d’opérations que la BCEAO tenait auprès du Trésor français est clos. La Banque centrale n’est plus tenue d’y déposer la moitié de ses réserves de change. Les représentants français ne siègent plus au Conseil d’administration ni à la Commission bancaire de l’UMOA. Sur le papier, la France est devenue un simple garant financier, sans prise directe sur la gouvernance.

Mais six ans après l’accord d’Abidjan, le franc CFA s’appelle toujours franc CFA. Le passage à l’eco, présenté en grande pompe en décembre 2019, n’a jamais eu lieu. Et surtout, l’essentiel des leviers de dépendance n’a jamais figuré dans les accords qu’on a réformés. Le fait que les billets soient toujours imprimés en France, à Chamalières, est souvent brandi comme la preuve ultime de cette sujétion ; à tort : de nombreux pays pleinement souverains sous-traitent l’impression de leurs billets à des imprimeurs spécialisés, comme le Royaume-Uni chez De La Rue ou plusieurs banques centrales chez l’Allemand Giesecke+Devrient, sans que cela n’entame leur souveraineté monétaire. Rapatrier cette impression à Dakar ou Abidjan serait un geste de souveraineté symbolique et techniquement aisé, mais il ne changerait rien aux flux de dépendance réels, qui se logent ailleurs. Les accords de défense bilatéraux, la présence économique des grands groupes français dans l’énergie, les télécoms et la banque, les réseaux diplomatiques hérités de la période post-coloniale : rien de tout cela n’était inscrit dans les statuts de la BCEAO. La France a donc pu céder une gouvernance symbolique à moindre coût, sans toucher à l’architecture de dépendance réelle.

Le contraste est d’ailleurs frappant avec ce qui s’est passé sur le terrain militaire. Il aura fallu à peine neuf mois, entre l’annonce de Bassirou Diomaye Faye en novembre 2024 et la restitution des dernières emprises françaises à Dakar en juillet 2025, pour mettre fin à soixante-cinq ans de présence militaire permanente française en Afrique de l’Ouest. Quand un gouvernement décide, une base ferme. Une monnaie partagée entre huit États, elle, ne se défait pas sur un coup de tête ; et c’est heureux, comme on le verra plus loin. Paris, de son côté, a répondu à ce rejet croissant non pas en réformant enfin le dossier monétaire, mais en se recomposant ailleurs : le sommet « Africa Forward », tenu à Nairobi en mai 2026, marquait le premier sommet Afrique-France jamais co-présidé avec un pays anglophone. Un pivot géographique, pendant que le dossier FCFA reste, lui, en suspens.

Le vrai verrou n’est pas à Paris

C’est ici que le discours souverainiste se trompe le plus souvent de cible. On entend régulièrement dire que la France empêche le Sénégal ou ses voisins de financer leurs propres politiques publiques. C’est inexact, et ça l’était déjà avant 2021. Le compte d’opérations, aujourd’hui clos, ne concernait que le placement des réserves de change, jamais le crédit accordé aux États.

Ce qui empêche réellement la BCEAO de financer les déficits publics, c’est une décision prise en interne, par l’UEMOA elle-même, en 2010 : la réforme statutaire qui a supprimé les avances directes de la Banque centrale aux Trésors nationaux. Depuis, un pays comme le Sénégal doit se financer sur le marché régional des titres publics, UMOA-Titres, au prix fort quand sa signature se dégrade. La crise révélée de la dette cachée sénégalaise en a coûté cher en taux d’émission. Ce verrou n’a rien à voir avec Paris. C’est une discipline que les huit États de l’Union se sont imposée à eux-mêmes, et qu’ils pourraient très bien maintenir même en pleine souveraineté monétaire complète. En faire porter le chapeau à la France, c’est confondre le symptomatique et le structurel et éviter la vraie question, plus inconfortable : sommes-nous prêts à la discipline budgétaire qu’exige une monnaie forte, avec ou sans la France ?

Ce que le naira, le cedi et le dalasi nous enseignent

Regardons maintenant ce que coûte, concrètement, une souveraineté monétaire mal orchestrée. Le Nigeria représente à lui seul plus de 60 % du PIB de la CEDEAO. C’est un géant. Et pourtant, les dévaluations successives du naira entre 2023 et 2025 ont laissé une inflation durablement élevée, au point que certains commerçants nigerians préfèrent désormais le franc CFA comme monnaie refuge, précisément pour sa stabilité. C’est d’ailleurs cette volatilité qui explique, en grande partie, pourquoi l’eco de la CEDEAO a été reporté sans discontinuer depuis 2003.

Le Ghana, lui, a vu son cedi se déprécier d’environ 11 % en un an, après une chute bien plus sévère en 2024. Sa banque centrale doit maintenir un taux directeur à 14 % et un coefficient de réserve obligatoire de 20 % rien que pour contenir la fuite. Ce sont des politiques de crise permanente, pas des politiques de croissance.

Pendant ce temps, l’UEMOA affichait en 2025 une inflation de 0,0 %, contre 3,5 % l’année précédente, et une croissance de 6,7 %. Le gouverneur de la BCEAO lui-même parlait d’une « désinflation aussi rapide qu’inattendue ». Voilà ce que produit une monnaie régionale adossée à une devise forte, même imposée historiquement de l’extérieur : une stabilité des prix que ni le Nigeria ni le Ghana, seuls face aux marchés, n’ont réussi à tenir dans la durée. Ce n’est pas un hasard, ni un privilège colonial : c’est la mécanique brutale d’une petite économie ouverte qui affronte seule la spéculation sur sa devise. Un Sénégal ou un Bénin isolé n’aurait ni la taille critique du Nigeria, ni ses réserves pétrolières, pour amortir un tel choc. Sortir seul du FCFA, ce serait s’exposer sans filet à ce que subissent aujourd’hui Lagos et Accra ; en pire.

L’autre face de la médaille : une monnaie forte qui bride l’industrie

Mais il serait malhonnête de s’arrêter là. Cette stabilité des prix a un coût que le discours officiel passe généralement sous silence : l’arrimage à l’euro, monnaie forte s’il en est, induit une surévaluation chronique du taux de change réel du franc CFA. Plusieurs études académiques dont celles de Kiema, C., Nubukpo, K. et Sanou, G. (2011) ont chiffré cette surévaluation à environ 10 %, avec un taux de change effectif réel qui s’est apprécié sur la période 1999-2014. En conséquence, les exportations manufacturières et agricoles de la zone sont pénalisées face aux importations asiatiques et européennes, moins chères qu’elles ne devraient l’être. Le FCFA protège le pouvoir d’achat urbain ; la baguette et le riz importé restent abordables ; mais il freine, dans le même mouvement, la diversification productive dont la région a besoin pour sortir de sa dépendance aux matières premières. C’est le véritable coût d’opportunité industriel de la stabilité monétaire, et l’occulter revient à ne raconter que la moitié de l’histoire.

Vers quel régime de change ?

Si l’on veut aller au bout de l’idée d’une monnaie régionale véritablement souveraine, il ne suffit pas de réclamer le sevrage de la garantie française : il faut dire par quoi remplacer la parité fixe à l’euro. Deux pistes sérieuses existent déjà dans la littérature économique. La première, défendue notamment par l’économiste togolais Kako Nubukpo, consiste à arrimer la monnaie régionale à un panier de devises (euro, dollar, yuan, livre sterling) pondéré selon la structure réelle du commerce extérieur ouest-africain plutôt que selon l’héritage historique. L’argument est d’autant plus solide que les matières premières exportées par la zone sont majoritairement facturées en dollars : arrimer exclusivement à l’euro, c’est déjà un choix arbitraire du point de vue purement économique. La seconde piste, plus radicale, est un régime de change flottant administré (managed float), où la BCEAO interviendrait pour lisser les à-coups sans s’engager sur une parité fixe. Chacune a ses risques : le panier de devises reste complexe à gérer et à communiquer, le flottement administré expose à une volatilité que l’UEMOA n’a jamais eu à affronter. Mais poser ces alternatives sur la table est la condition pour que le débat sur la souveraineté monétaire cesse d’être seulement un procès contre la France, et devienne enfin un choix de politique économique assumé.

1994 : la preuve que rien n’est immuable

Ceux qui défendent le statu quo par principe oublient aussi une chose : la parité du franc CFA n’a rien d’un dogme intangible. En janvier 1994, elle a été divisée par deux du jour au lendemain. Il aura fallu quarante-six ans de parité fixe sans le moindre ajustement, pendant que l’effondrement des cours des matières premières et la survaléuation progressive du franc CFA creusaient des déficits jumeaux insoutenables, pour que la France, le FMI et les chefs d’État africains se résolvent enfin à un ajustement brutal plutôt qu’à des demi-mesures répétées.

La leçon à en tirer n’est pas qu’il faut craindre une nouvelle dévaluation. C’est que le système actuel n’est ni sacré ni figé : il a déjà été recalibré une fois sous la pression des faits, et il pourra l’être encore dans un sens ou dans l’autre si les déséquilibres structurels l’exigent. Refuser tout débat sur la souveraineté monétaire au nom de la stabilité acquise, c’est ignorer sa propre histoire.

L’AES et la tentation d’une sortie isolée

Ce débat n’est plus seulement théorique. Depuis leur retrait de la CEDEAO, effectif en janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger affichent l’ambition d’une monnaie confédérale adossée à leurs ressources naturelles : l’or malien et burkinabè, l’uranium et le pétrole nigériens. Le projet reste, à ce jour, une perspective de moyen terme : aucune sortie du franc CFA n’est intervenue en 2026, et les trois capitales ont pour l’instant privilégié d’autres chantiers de souveraineté financière (banque confédérale, passeport commun).

Mais l’hypothèse mérite qu’on s’y arrête, car elle illustre parfaitement la thèse de cet article. Trois États sans façade maritime, adossant leur future monnaie à des cours de matières premières eux-mêmes volatils, coupés des circuits bancaires et commerciaux de l’UEMOA ; c’est précisément le scénario de vulnérabilité décrit plus haut à propos du naira et du cedi et sans le poids économique du Nigeria pour l’amortir. Une sortie groupée de trois États reste une sortie sous-calibrée si elle n’est pas adossée à une base économique suffisamment diversifiée et à un accès direct aux marchés mondiaux. L’AES pourrait devenir, dans les prochaines années, le test grandeur nature de tout ce que cet article avance : la souveraineté monétaire se mesure à l’échelle, pas à la détermination politique seule.

La vraie bataille : l’échelle, pas la sortie

Alors non, il ne s’agit pas ici de défendre une sortie nationale du franc CFA. À l’échelle d’un seul État, sans la taille critique, sans les réserves, sans la diversification économique nécessaire pour affronter seul les marchés des changes, ce serait courir vers le scénario nigérian ou ghanéen en pire, faute des amortisseurs dont disposent ces deux géants régionaux. Mais il ne s’agit pas non plus de défendre le statu quo confortable qui consiste à se cacher derrière la stabilité actuelle pour ne jamais achever la réforme de 2019.

La bonne échelle, c’est la région. L’UEMOA a déjà fait la preuve, avec une inflation proche de zéro en 2025, qu’une monnaie commune ouest-africaine peut tenir la discipline des prix. Ce qui manque, ce n’est pas de sortir du système : c’est de le rendre pleinement souverain, en s’attaquant enfin aux vrais leviers de dépendance (le régime de change et les circuits de financement, les intérêts économiques installés, les réseaux d’influence) plutôt qu’à son seul nom. Et à plus long terme, un élargissement vers la CEDEAO ou l’Union africaine ne pourra réussir qu’en intégrant, sans les subir, des poids lourds aussi volatils que le Nigeria : c’est précisément ce que les reports répétés de l’eco CEDEAO depuis 2003 nous rappellent, année après année.

Le combat pour la souveraineté monétaire ouest-africaine ne se gagnera pas en changeant le nom d’une monnaie ni en cédant à la tentation d’une rupture nationale spectaculaire. Il se gagnera en bâtissant, à l’échelle qui a déjà fait ses preuves, une architecture véritablement affranchie ; discipline budgétaire comprise. C’est un travail plus lent, plus ingrat, moins spectaculaire qu’une fermeture de base militaire. Mais c’est le seul qui tienne, sur la durée, face aux marchés.

Bassoum contre SM10 Agro : expertise ou intérêt de marché ?

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Souleymane Bassoum s’est montré très critique à l’égard du projet agro-industriel de Sadio Mané à Bambali. Il se présente comme un spécialiste de la filière mangue en Afrique de l’Ouest, se dit numéro un du secteur sur le continent et revendique une expérience d’ancien expert de l’Union européenne sur la mangue. Il a qualifié l’initiative de « catastrophe », affirmant qu’une partie significative de la récolte, 12 000 à 18 000 mangues selon les reprises de son intervention, ne pourrait pas être transformée. Son inquiétude porte sur la concentration de 500 hectares de manguiers Kent dans une seule zone, à Boudhié Mar, près de Bambali : une récolte resserrée sur environ 45 jours, dit-il, exposerait le projet à un effet d’éthylène susceptible de saturer la collecte et la conservation.

Sur le plan technique, l’argument n’est pas sans fondement. Bassoum recommande d’étaler les plantations entre plusieurs zones agroécologiques, 300 hectares à Tambacounda, 100 hectares à Kaffrine-Kaolack et 300 hectares à Bambali, afin de différer les périodes de récolte plutôt que de les concentrer. SM10 Agro communique de son côté sur un déploiement progressif de sa plantation plutôt que sur une mise en culture simultanée des 500 hectares.

Ce qui est vérifiable, en revanche, dépasse ses propres déclarations. Bassoum dirige effectivement Quality Fruit Sénégal, une exploitation basée à Mont-Rolland (région de Thiès) qui emploie plus de 3 500 personnes et a récolté plus de 13 000 tonnes de fruits et légumes, dont mangues et bananes, sur une saison. Il est également répertorié comme directeur commercial pour l’Afrique de l’Ouest (« Sales director West Africa ») de Go&Grow Farm Solutions, société néerlandaise spécialisée dans la mécanisation agricole, le stockage des récoltes et la transformation ; soit précisément les métiers que SM10 Agro cherche à internaliser sur place.

Bassoum revendique un passé professionnel dans ce circuit européen. Or SM10 Agro propose justement une alternative à cette dépendance : une plateforme de traitement local annoncée entre 8 500 et 10 500 tonnes par an selon les sources, avec transformation sur place (pulpe, mangue séchée, beurre de mangue) plutôt qu’un tri destiné à l’export européen.

L’angle européen mérite d’être noté. Une partie de la filière mangue casamançaise reste aujourd’hui orientée vers l’export vers l’Union européenne, un marché aux exigences phytosanitaires strictes qui limite de fait les volumes exportables, une forme de protectionnisme vert qui est déjà une contrainte pour la région. Bassoum revendique un passé professionnel dans ce circuit européen. Or SM10 Agro propose justement une alternative à cette dépendance : une plateforme de traitement local annoncée entre 8 500 et 10 500 tonnes par an selon les sources, avec transformation sur place (pulpe, mangue séchée, beurre de mangue) plutôt qu’un tri destiné à l’export européen.

Rien de tout cela ne rend ses arguments techniques faux. Mais un homme qui dirige une exploitation fruitière de cette taille, vend des équipements de stockage et de transformation en Afrique de l’Ouest, et se rattache professionnellement au circuit d’export vers l’UE, n’est pas un commentateur neutre face à un projet qui propose de transformer la mangue localement plutôt que de l’exporter selon les standards européens. Ses réserves méritent d’être examinées sur le fond, idéalement par des agronomes indépendants, mais elles se lisent différemment une fois ces éléments connus.

Chine-Afrique : l’Europe face à la nouvelle donne

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Depuis le 1er mai 2026, la Chine ouvre son marché sans droits de douane aux 53 pays africains qu’elle reconnaît, pendant que l’Europe, pourtant premier partenaire commercial et premier investisseur du continent, perd du crédit politique, surtout au Sahel et dans l’Afrique francophone. Les chiffres et les récits ne racontent pas la même histoire.

La Chine : de la diplomatie des prêts à l’ouverture de son marché

Pendant vingt ans, la présence chinoise en Afrique s’est construite sur de grands prêts d’infrastructures contre des matières premières. Ce modèle s’essouffle : le Boston University Global Development Policy Center montre que les prêts chinois d’infrastructure sont passés d’un pic de 28,8 Md$ en 2016 à 2,1 Md$ en 2024. Pékin change de levier et mise sur l’accès à son marché.

Ce repli a une logique financière : selon le même centre, la Chine « tient toujours à être remboursée » et se tourne vers des projets plus petits et mieux évalués, une stratégie souvent résumée par la formule « petits et beaux ». Plusieurs pays africains surendettés, la Zambie en tête, ont dû restructurer leurs dettes, et Pékin s’est retrouvé à la table du Cadre commun du G20 aux côtés de créanciers occidentaux (Axios). Le lien de cause à effet entre ces défauts et le recul des prêts est une lecture d’analystes, pas une position officielle de Pékin.

Le 1er mai 2026, la Chine a étendu le tarif zéro à tous les pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, soit 53 pays. Les 33 pays les moins avancés en bénéficiaient déjà, sur 100 % des lignes tarifaires, depuis décembre 2024. Pour les 20 autres, la mesure est temporaire (jusqu’au 30 avril 2028) et doit déboucher sur un accord de partenariat économique (CADEPA). Elle est unilatérale : Pékin n’exige aucune réciprocité.

Pékin y voit un contraste avec les droits de douane américains et la fermeture européenne, et annonce une hausse de 44 % de ses nouveaux investissements directs en Afrique sur janvier-février 2026 (chiffre du ministère chinois des Affaires étrangères, à prendre comme une déclaration officielle). Sur le terrain, les signaux se multiplient : BYD est passé de 35 à 70 concessions en Afrique du Sud, Huawei a signé un centre de données IA de 400 millions de dollars à Lagos, et le groupe d’État SPIC a lancé la première raffinerie d’alumine de Guinée.

Les chiffres : la Chine monte vite, l’Europe reste devant

L’Europe demeure le premier partenaire commercial de l’Afrique et de loin son premier investisseur ; la Chine progresse en revanche plus vite, avec un solde qui penche en sa faveur.

IndicateursUnion Européenne (UE)Chine
Commerce avec l'Afrique, 2024environ 356 Mds de dollarsenviron 273 Md€
Croissance du commerce, 2014-2024+28 %+64 %
Investissements (stock)plus de 250 Md€ (2024)plus de 40 Md$ (2023)
Solde pour l'Afriqueexcédent (Bruegel, données 2022)déficit, record de 29,1 Md$ au 1er trimestre 2026
Accès au marchéplus de 90 % des exportations africaines sans droits100 % des lignes tarifaires, 53 pays (durable pour les 33 PMA, jusqu'en avril 2028 pour les 20 autres)

Le commerce Chine-Afrique a atteint 92,3 Md$ au premier trimestre 2026 (+27,1 % sur un an, plus haut depuis 2022), mais le déficit africain se creuse : la structure reste tournée vers les matières premières (en Guinée, 74 % des exportations minières partent vers la Chine). Le plus souvent, l’influence chinoise passe par le commerce et les contrats de construction plutôt que par l’investissement direct : plus de 70 % de l’engagement chinois dans les renouvelables africaines entre 2022 et 2025 a pris la forme de contrats d’ingénierie et de construction, selon le Boston University Global Development Policy Center. Le commerce sino-africain total est passé de 275 Md$ en 2024 (Boston University) à un record de 348 Md$ en 2025, dont 225 Md$ d’exportations chinoises et 123 Md$ d’importations chinoises depuis l’Afrique.

Le piège du tarif zéro

Le tarif zéro est un coup diplomatique, mais il joue surtout dans un sens. En 2025, les exportations chinoises vers l’Afrique ont atteint 225 Md$ (+25,8 %), contre 123 Md$ (+5,4 %) pour les importations chinoises depuis le continent, soit un écart d’environ 102 Md$ (Trade Unions in AfCFTA).

Les gains attendus sont inégaux. L’Afrique du Sud, le Maroc et le Kenya sont mieux placés pour en profiter, alors que les pays les moins avancés butent sur l’électricité, les ports et les télécommunications. Les préférences tarifaires antérieures avaient eu un effet minime : un économiste cité par la même source estime que certains pays n’en tiraient que 100 000 dollars de plus par an.

Le risque souvent évoqué est que l’afflux de produits chinois à bas prix (véhicules électriques, panneaux solaires) freine la ZLECAf et l’industrialisation intra-africaine. L’hypothèse est plausible, mais je n’ai trouvé aucune mesure chiffrée qui la confirme ; elle reste à traiter comme un risque, pas comme un fait.

Minerais critiques : la bataille se joue sur le raffinage

Le vrai terrain de la rivalité, ce sont les minerais de la transition énergétique. La Chine contrôle environ 60 % de la production mondiale de matières premières critiques et 85 % des capacités de transformation, après vingt ans d’acquisitions de mines africaines couplées à des usines de traitement (ECFR). L’enjeu pour l’Afrique n’est plus de vendre du minerai brut, mais d’imposer la transformation sur place. La raffinerie d’alumine de Guinée en est un exemple, et le Zimbabwe a suspendu ses exportations de lithium brut selon Rio Times.

L’Europe a signé des partenariats stratégiques avec la Namibie (2022), la RDC et la Zambie (2023) et le Rwanda (2024), et soutient le corridor de Lobito. Mais l’ECFR souligne les limites : son Critical Raw Materials Act ne prévoit pas de financement direct, l’électricité y coûte deux à trois fois plus cher qu’aux États-Unis ou en Chine, et aucune entreprise européenne n’opère encore dans le secteur namibien des minerais critiques, alors que des groupes chinois détiennent les deux principales mines d’uranium du pays.

Le reflux européen : un décrochage d’abord politique

Le recul de l’Europe tient moins à l’économie qu’à la perte de crédit politique et sécuritaire, la France en étant l’illustration la plus nette.

  • Le retrait militaire français. Il s’est étalé de mars 2022 à juillet 2025 et a mis fin à la présence militaire française au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Centrafrique, au Tchad, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. La France conserve des forces au Gabon et à Djibouti, où se trouve sa plus grande base restante.
  • La rupture dans le Sahel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la CEDEAO en janvier 2025 et constitué l’Alliance des États du Sahel. En juin 2026, le Burkina Faso a rompu ses relations diplomatiques avec Paris (selon une analyse de Morocco World News). Des chercheurs danois (DIIS) avertissent que lire ces mouvements comme de simples relais de l’influence russe ou chinoise revient à ignorer une vraie dynamique anticoloniale et souverainiste africaine.
  • Des rivaux plus agiles. Selon GIS Reports, la Turquie, la Russie, les Émirats et surtout la Chine ont élargi leur influence par des relations d’affaires pragmatiques, alors que l’Europe compliquerait la vie de ses propres entreprises par des réglementations jugées idéologiques et un ton perçu comme condescendant. C’est une lecture critique, pas un constat partagé par tous.

Une nuance importante : tout ne s’est pas effondré. Le franc CFA lie toujours quatorze économies à Paris et reste, selon Morocco World News, l’instrument le plus durable de la France, mais aussi celui que les États du Sahel disent vouloir quitter. Paris resserre par ailleurs ses liens avec le Maroc (négociation d’un traité bilatéral, premier déplacement du Premier ministre en juillet 2026) et renégocie une coopération plus discrète avec le Tchad.

Soft power : le poids des visas

Le décrochage européen est aussi sociétal. Le taux de refus des visas Schengen pour les Africains est monté à 30 % en 2022 (18 % en 2014), contre une moyenne mondiale de 17,5 %, avec 40 à 50 % pour l’Algérie et le Nigeria. En 2023, l’UE a conservé environ 130 millions d’euros de frais de dossiers refusés, dont 42 % payés par des Africains, qui ne déposent pourtant que 24 % des demandes (Centre for European Reform).

Les rivaux en jouent : la Chine facture des visas à 6-9 euros contre 90 euros pour Schengen, et la Russie a vu le nombre d’étudiants africains tripler en cinq ans, à 35 000 (même source). Nuance importante : la France reste le premier pays d’accueil d’étudiants africains de l’UE, avec 126 000 avant la pandémie, et le CER décrit un régime européen, pas une politique propre à Paris. La Chine est par ailleurs devenue une destination d’études de plus en plus prisée des étudiants africains, selon Nature.

Les ripostes de l’Europe : beaucoup d’annonces, un test de mise en œuvre

L’Europe répond sur trois fronts : un cadre d’investissement (Global Gateway), des initiatives nationales et un changement de méthode dans la relation politique.

InitiativeCe qui est annoncéObservations
Global Gateway150 Md€ d'investissements en Afrique sur 2021-2027 ; conclusions du Conseil réaffirmées le 15 juin 2026Financement surtout privé, mobilisé par des garanties ; peu de fonds nouveaux selon Science|Business
Sommet Africa Forward, Nairobi (11-12 mai 2026)23 Md€ d'investissements annoncés (14 français, 9 africains), plus de 250 000 emplois visésPremier sommet dans un pays anglophone ; annonces, pas encore décaissements
Team Europe, Afrique du Sud (15 septembre 2026)Deux projets (hydrogène vert, minerais) d'environ 57,8 M€, dans un paquet de plus de 200 Md randsUn premier jalon de taille modeste
Plan Mattei (Italie)Accords de plus de 1,2 Md€ d'investissements et garanties conclus à Rome en juin 2025, articulés avec Global GatewayCoordination avec Bruxelles à suivre

Le sommet de Nairobi est révélateur du virage : Paris a quitté son espace francophone traditionnel et parle d’investissements croisés plutôt que d’aide, avec l’assureur panafricain ATIDI, basé à Nairobi, comme institution phare. Certains observateurs y lisent l’aveu que « l’ancien logiciel africain est épuisé » (Geopolitics.fr), et des groupes français ont multiplié les mises en garde sur le terrain.

L’Europe soutient aussi la zone de libre-échange continentale (ZLECAf), et cela compte : le commerce intra-africain ne pesait que 14 % du commerce total du continent en 2024, contre 57 % au sein de l’UE (ISS). Le défi est de transformer des annonces en projets livrés, là où la Chine agit déjà par les chantiers, les concessions automobiles et les centres de données.

Les normes européennes : le MACF, un « protectionnisme vert » ?

Depuis le 1er janvier 2026, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) oblige les importateurs d’acier, d’aluminium, de ciment et d’autres produits industriels lourds à acheter des certificats liés aux émissions incorporées, autour de 70 à 100 euros la tonne. La Chine, l’Inde, la Russie et l’Afrique du Sud y voient du protectionnisme et en contestent la compatibilité avec l’OMC. L’Égypte, qui estime que sa sidérurgie porterait 74 % de la charge, a demandé une exemption. Les exportateurs incapables de fournir des données d’émissions vérifiées risquent de perdre leurs clients européens (Euronews).

C’est l’argument du contraste : l’Europe pose des conditions, la Chine offre l’accès à son marché sans réciprocité. Il est à nuancer, car ces règles répondent aussi à un objectif climatique européen et à la volonté d’éviter la concurrence d’industries moins contraintes.

La Chine gagne en vitesse et en visibilité, l’Europe garde le poids, mais perd la confiance politique d’une partie de l’Afrique, et ce sont les États africains qui en profitent pour négocier.

 

Comment faire d’un village un pôle économique

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Il y a près de vingt ans, Sadio Mané a quitté Bambali à 15 ans pour tenter sa chance dans le football. Le 19 septembre, l’enfant du village est revenu poser la première pierre d’un chantier qui, s’il aboutit, changera la nature de sa relation avec sa terre natale : SM10 Agro, un parc agro-industriel d’environ 500 hectares, pour un investissement annoncé de 11,7 milliards de francs CFA, soit près de 17,8 millions d’euros. « C’est ici que mes rêves ont commencé », a-t-il déclaré ce jour-là devant des responsables de la région et de l’État.

Bambali, dans la région de Sédhiou, en Casamance, a longtemps ressemblé à bien d’autres villages du sud sénégalais : fertile, enclavé, en retard sur les infrastructures. Puis un de ses fils est devenu l’un des meilleurs attaquants du monde, et le village a changé de statut. Il lui doit un hôpital desservant Bambali et 34 villages environnants, une mosquée, un bureau de poste et une station-service, ainsi qu’un lycée doté d’un complexe sportif et d’une bibliothèque, puis un hôpital dont le coût était estimé à 2 milliards de francs CFA. Vint ensuite le football lui-même : un stade de 1 000 places à pelouse synthétique, réalisé en collaboration avec Pepsi.

Ce type de largesse est courant chez les stars africaines du ballon rond. Ce qui l’est moins, c’est la suite. Après l’école, les soins et le sport, Sadio Mané s’attaque à ce qui fait vivre un village : le revenu.

Un fruit qui pourrit sur pied

Le diagnostic de départ est simple. Selon les chiffres présentés par Sadio Mané lui-même, 30 à 40 % des récoltes de mangues seraient perdues faute de capacités suffisantes de stockage et de transformation. La Casamance produit beaucoup de mangues et en gâche une bonne part. Par ailleurs, les volumes qui ne s’exportent pas vers l’Union européenne, à cause des exigences phytosanitaires, pourraient être mieux valorisés sur place, et la région dépend de Dakar pour l’emballage et l’étiquetage, absents de la Casamance.

Le projet répond à ces faiblesses. Il prévoit une station de traitement de 8 500 tonnes par an, trois unités de transformation (pulpe, mangue séchée, beurre de mangue) et une plantation progressive de 500 hectares de manguiers Kent, ainsi qu’un centre de formation et un centre de recherche et développement. L’agence de promotion des investissements, l’APIX, prévoit plus de 1 000 emplois directs, avec, selon les organisateurs, une attention particulière aux jeunes et aux femmes de la région. L’État a apporté son soutien : cinq ans d’exonérations fiscales et douanières sur certains équipements importés.

Ce que Bambali peut y gagner

Pour un village de cette taille, l’enjeu dépasse le nombre de postes. Une usine de transformation crée une demande locale stable pour les producteurs, qui ne dépendent plus d’un acheteur de passage à la saison des pluies. Elle attire les services annexes : transport, emballage, maintenance, restauration. Elle ancre des compétences, avec le centre de formation. Si tout fonctionne, la valeur ajoutée reste en Casamance au lieu de partir avec le fruit brut.

Il y a aussi un effet de démonstration. Un projet qui prouve qu’on peut transformer de la mangue à Sédhiou, de façon rentable, attirera d’autres investisseurs plus sûrement que dix discours sur le désenclavement du Sud.

Une base sur laquelle l’État peut bâtir

Ce qui distingue l’engagement de Sadio Mané, c’est qu’il laisse derrière lui des équipements durables, utilisables par la collectivité. L’hôpital qui dessert Bambali et 34 villages environnants, le lycée et son complexe sportif, le stade à pelouse synthétique : chacun est un point d’appui pour les politiques publiques. Les autorités de santé peuvent y affecter du personnel et des programmes, l’éducation y étoffer son offre, le sport y organiser la détection et la formation des jeunes talents. Le promoteur a posé les fondations, à l’État et aux collectivités d’en faire des pôles de service public.

SM10 Agro s’inscrit dans la même logique. Le projet est accompagné par l’APIX et bénéficie du nouveau cadre des investissements, avec cinq ans d’exonérations sur certains équipements importés. Il répond aussi à une priorité nationale, la souveraineté alimentaire et la création d’emplois dans les régions périphériques. Le Groupe Confluence et le cabinet Oyo participent également à son déploiement, ce qui témoigne d’une structuration au-delà de la seule personne du fondateur.

Du don à l’entreprise

C’est peut-être là le plus intéressant. Pendant des années, Sadio Mané a offert à Bambali des infrastructures qui comptent pour ses habitants. Avec SM10 Agro, il lui propose de produire, de transformer et de vendre. Le premier geste relève de la reconnaissance, le second de l’économie. Porté par des partenaires institutionnels et une montée en puissance par étapes, ce projet a vocation à s’inscrire dans la durée, et Bambali pourrait cesser d’être le village d’un footballeur célèbre pour devenir le centre d’une filière. Pour la Casamance, ce serait un modèle : celui d’une réussite individuelle qui prépare un développement collectif.

 

Bulletin hebdomadaire de de la semaine du 11 au 17 mai 2026

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MACROÉCONOMIE & FINANCES PUBLIQUES : L’ÉQUATION BUDGÉTAIRE

La trajectoire des finances publiques sénégalaises reste sous étroite surveillance en ce milieu de deuxième trimestre 2026. Alors que la Loi de Finances Initiale (LFI) 2026 table sur une croissance projetée à 5% et une forte hausse de la pression fiscale (attendue à 23,2% contre 19,3% en 2025), les rigidités structurelles pèsent sur l’exécution budgétaire.

  • La « bombe » des subventions énergétiques : Le maintien du blocage des prix domestiques de l’électricité et des carburants face à un baril de pétrole brut qui flirte avec les 100 dollars accentue le déficit. Ce choix d’amortisseur social engendre une dérive budgétaire qui restreint la marge de manœuvre de l’État, au moment où le déficit budgétaire est attendu à 5,37% du PIB pour 2026.

  • Le mur de la dette : Pour l’ensemble de l’exercice 2026, le service total de la dette publique est estimé à près de 5 500 milliards FCFA, dont 1 190,6 milliards FCFA uniquement consacrés aux intérêts et commissions. Cette charge souligne l’impératif pour le Trésor de maximiser les recettes fiscales (ciblées à 5 384,8 milliards FCFA) pour éviter un effet d’éviction sur l’investissement public.

SECTEUR BANCAIRE & FINANCEMENT DE L’ÉCONOMIE

L’actualité financière a été marquée par une forte dynamique autour des mécanismes de garantie et de la conformité réglementaire dans la zone UMOA.

  • Garanties et Financement des PME (Sommet de Dakar) : Dakar a accueilli les 11 et 12 mai la conférence internationale de l’Association Professionnelle des Institutions de Garantie d’Afrique (APIGA), sous l’égide du FONGIP. Les discussions ont mis en exergue la nécessité de renforcer les fonds propres des garants institutionnels pour atténuer le risque de contrepartie des banques commerciales et dynamiser le crédit aux PME.

  • Réglementation et Innovations Numériques : La BCEAO a tenu une conférence de haut niveau sur les « crypto-actifs et innovations numériques : opportunités et défis pour la stabilité monétaire et financière ». L’institut d’émission réaffirme sa posture de vigilance, privilégiant la sécurité des systèmes de paiement et la lutte contre le blanchiment (LBC/FT) face à la décentralisation financière. En parallèle, huit banques de l’UEMOA ont réussi leurs premières opérations de e-commerce régionales en conformité avec la Décision n°31, ouvrant la voie à une accélération des transactions transfrontalières saines.

MARCHÉ FINANCIAL RÉGIONAL (BRVM)

La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) affiche une orientation globalement stable avec une capitalisation boursière globale (actions et obligations) qui se maintient au-dessus de la barre des 28 000 milliards FCFA.

Indicateurs Clés du Marché (Clôture)

  • BRVM-C : 412,64 points (+0,74%)
  • BRVM-30 : 194,55 points (+0,70%)
  • Capitalisation Actions : 15 896 milliards FCFA
  • Capitalisation Obligations : 12 287 milliards FCFA

Focus Valeurs & Édition BRVM Awards 2026

La grande messe du marché financier régional a livré son verdict pour l’année. Les distinctions majeures mettent en lumière la qualité de signature et l’innovation sur la place financière :

  • Société cotée de l’année : Ecobank Côte d’Ivoire.
  • SGI de l’année : CGF Bourse (Sénégal), confirmant le leadership dakarois dans l’intermédiation financière et le conseil d’origine locale.
  • Opération innovante : Le Social Bond de la CRRH-UEMOA à 6,00% (CRRH.O11), un signal fort pour le refinancement hypothécaire et le logement social dans la sous-région.
  • Du côté des valeurs sénégalaises, Sonatel (SNTS) maintient sa position d’ancre de portefeuille à 28 900 FCFA (-0,17% sur la semaine), préservant sa rentabilité malgré des prises de bénéfices sectorielles à l’échelle régionale.

PERSPECTIVES & POINTS DE VIGILANCE POUR L’ANALYSTE

Refinancement bancaire : Suivre de près les volumes injectés par la BCEAO lors des adjudications hebdomadaires à taux fixe. Le resserrement de la liquidité régionale impose aux banques d’optimiser la gestion de leur ratio de liquidité à court terme (LCR).

Risque Souverain : La capacité du Trésor sénégalais à lever des fonds à des maturités longues sur le marché financier de l’UMOA (à l’instar des récentes levées du Bénin et du Mali à hauteur de 22 et 55 milliards FCFA) sera le baromètre de la confiance des investisseurs envers les réformes du Plan de Redressement Économique et Social (PRES).

Coût des intrants : L’inflation importée sur le secteur BTP et l’énergie reste un facteur de dégradation des marges pour les entreprises locales, impactant directement la qualité de leur profil de risque de crédit.

Du garage d’Atlanta au quartier sénégalais : Mika Diol démocratise la finance avec KaliSpot

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Mika Diol s’est assis un jour dans un garage à Atlanta et s’est posé une question qui devrait hanter tous les décideurs de la Tech : comment faire entrer la finance digitale en Afrique sans forcer chaque vendeur de rue à posséder un smartphone dernier cri et un abonnement data coûteux ?

Sa réponse n’est pas une application « sexy » de plus, mais une infrastructure de combat : une borne intelligente, robuste, capable de tenir dans un conteneur, de fonctionner en 3G et de se recharger au soleil. Aujourd’hui, sa startup KaliSpot est valorisée à 4 millions de dollars et redéfinit les règles du jeu financier en Afrique de l’Ouest.

Le voyage de Mika : de la Silicon Valley au « Real » Sénégal

C’est le récit d’un ingénieur qui a gravi les échelons chez les géants mondiaux : Microsoft, Oracle, Ericsson. Une carrière brillante en Californie qui aurait pu durer éternellement. Mais Mika a eu un déclic : pourquoi consacrer son génie à créer pour le monde entier alors que les besoins les plus criants se trouvent chez lui, au Sénégal ?

Quittant le confort des bureaux climatisés de la Silicon Valley, il est revenu avec une conviction : l’innovation en Afrique doit être pragmatique. KaliSpot est née de cette vision. Ce n’est pas une énième « fintech de salon », c’est une infrastructure brute qui résout le problème de l’accès physique à l’argent digital.

KaliSpot : Penser petit pour devenir grand

Le terminal KaliSpot est un chef-d’œuvre de pragmatisme :

  • Technologie robuste : Conçu pour fonctionner sur le réseau 3G, là où la 4G/5G fait encore défaut.

  • Souveraineté énergétique : Il fonctionne grâce à l’énergie solaire, s’affranchissant des coupures de courant.

  • Inclusion totale : Il transforme chaque quartier en point financier, permettant aux commerçants et aux femmes en zone rurale de retirer ou déposer de l’argent sans parcourir des kilomètres.

Contrairement aux startups qui courent après la « hype », Mika Diol a bâti une infrastructure low-cost mais high-reliability. C’est ce qu’on appelle une enabling layer : une couche technique sur laquelle toutes les autres banques et fintechs (Wave, Orange Money, banques classiques) peuvent s’appuyer.

La validation des maîtres : Quand l’écosystème adoube KaliSpot

Si vous aviez encore un doute sur la viabilité du modèle, les investisseurs, eux, n’en ont plus. En 2025, KaliSpot a franchi un cap majeur en levant 4 millions de dollars.

Plus significatif encore, des figures légendaires comme Sékou Dramé (ancien DG de Sonatel/Orange) ont rejoint l’aventure en tant qu’investisseurs, apportant une validation institutionnelle sans précédent. Avec le soutien de 500 Global, KaliSpot ne se contente plus du Sénégal : l’expansion en Côte d’Ivoire est déjà lancée.

L’héritage : Bâtir le hub fintech africain

La vision de Mika Diol dépasse largement le cadre de sa propre entreprise. Il veut que le Sénégal devienne le véritable hub fintech de l’Afrique. Pour lui, l’Afrique n’a pas besoin d’une 10ème application de paiement copiée sur l’Occident. Elle a besoin de routes, de ponts financiers… elle a besoin de KaliSpot.

« Le grenier du futur » : Comment une jeune Sénégalaise sauve les récoltes avec l’IA et l’énergie solaire

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Chaque année, des milliers de tonnes de récoltes pourrissent dans les greniers du Sénégal. Une hémorragie silencieuse qui appauvrit nos paysans et menace notre sécurité alimentaire. Ndeye Fatou Mboup a décidé d’y mettre fin avec une innovation de rupture : un grenier intelligent alimenté à l’énergie solaire. Et c’est déjà une révolution.

Ndeye Fatou Mboup : De la passion à l’expertise mondiale

Le parcours de Ndeye Fatou Mboup est celui d’une détermination sans faille. Jeune femme passionnée par la technologie, elle s’est hissée au rang d’experte en Intelligence Artificielle (IA) reconnue mondialement. Ses nominations au GPAI et aux Awards African Youth ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Son véritable moteur ? Canaliser cette expertise pour résoudre un problème ancestral : la dégradation des stocks agricoles due à des conditions de stockage précaires. Pour elle, The Smart Granary est bien plus qu’une startup ; c’est un acte de résilience sénégalaise face aux défis climatiques.

The Smart Granary : Quand l’IoT s’invite au champ

Comment transformer un simple bac de stockage en outil de haute technologie ? Le secret réside dans l’alliance de trois piliers :

  • L’Internet des Objets (IoT) : Des capteurs surveillent en temps réel l’humidité et la température à l’intérieur du grenier.

  • L’Intelligence Artificielle : L’IA analyse ces données pour prédire les risques de moisissure ou d’infestation avant qu’ils ne surviennent.

  • L’Énergie Solaire : Une autonomie totale, indispensable pour les zones rurales non raccordées au réseau électrique.

Ndeye Fatou Mboup prouve ici qu’il n’est pas nécessaire de sortir d’Harvard pour innover de manière radicale. Une compréhension profonde du terrain, couplée à une rigueur technique, suffit à créer des solutions de classe mondiale.

Un impact mesurable sur le panier de la ménagère

L’innovation de Ndeye Fatou Mboup ne se limite pas à la prouesse technique ; elle change des vies. En réduisant drastiquement les pertes post-récolte, elle permet aux petits agriculteurs et aux coopératives de sécuriser leurs revenus en vendant la totalité de leur production, stabiliser les prix sur le marché en évitant les pénuries dues au pourrissement et de renforcer la souveraineté alimentaire du Sénégal.

Les premiers tests et témoignages de paysans confirment une réduction spectaculaire des pertes, transformant l’agriculture de subsistance en une activité économique viable et durable.

La vision : Nourrir l’Afrique, une puce à la fois

Ndeye Fatou Mboup ne compte pas s’arrêter aux frontières du Sénégal. Sa vision est panafricaine. Avec des outils comme GrainVision, elle ambitionne de déployer sa technologie à travers le Sahel, puis toute l’Afrique de l’Ouest, là où les défis climatiques rendent le stockage de plus en plus imprévisible.

AWA : La révolution wolof – Quand un Sénégalais crée l’IA qui libère son pays du français

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« Le français, ce n’est pas pour tout le monde. Pourquoi devrais-je forcer un Sénégalais à parler français pour accéder à un service bancaire ou lire une actualité ? »

Cette phrase n’est pas une simple provocation. C’est le point de départ d’une décolonisation numérique en marche. À 29 ans, Alioune Badara Mbengue a refusé la fatalité d’un digital qui exclut. Sa réponse ? AWA, la première intelligence artificielle conversationnelle qui parle, comprend et réfléchit en wolof. Alors que le Sénégal accélère sa transformation numérique, Alioune vient d’être sélectionné pour la couverture de Forbes Africa 30 Under 30 (2026). Un signal fort : l’Afrique ne veut plus seulement consommer l’IA, elle veut la coder.

Le réveil d’un enfant de Dakar

L’histoire d’Alioune commence dans les rues animées de Dakar. Très tôt, le jeune homme est frappé par une injustice flagrante : l’analphabétisme en français est souvent confondu avec un manque d’intelligence ou de capacité économique. Dans un pays où le wolof est la lingua franca, l’absence de services numériques dans cette langue crée un véritable « apartheid digital ».

Après une formation solide au Sénégal, complétée par un cursus en Italie, Alioune aurait pu céder aux sirènes des géants de la Silicon Valley. Il a choisi le chemin de la résistance entrepreneuriale. Son constat était simple : pour qu’une technologie soit utile à sa mère, à son oncle commerçant à Sandaga ou à l’agricultrice de la zone des Niayes, elle doit parler leur langue. Non pas comme une option de traduction Google approximative, mais comme une langue maternelle.

AWA : Sous le capot de l’IA « Made in Senegal »

Techniquement, le défi est colossal. Les modèles comme GPT ou Llama reposent sur des volumes de données textuelles massifs, majoritairement en anglais ou en français. Comment entraîner une IA performante sur une langue dite « peu dotée » comme le wolof ?

Alioune et son équipe chez Andakia ont dû innover. Ils ne se sont pas contentés de traduire ; ils ont nourri AWA de la culture, des idiomes et des nuances spécifiques au Sénégal.

Déverrouiller l’économie réelle : L’impact AWA

Imaginez une commerçante qui, d’un simple message vocal sur WhatsApp, peut demander à AWA : « Naka laa mënë amé natt ci bank bi ? » (Comment puis-je obtenir un prêt à la banque ?). En quelques secondes, l’IA lui explique les procédures, compare les taux et l’aide à remplir les pré-requis, le tout sans qu’elle ait besoin de déchiffrer un formulaire administratif en français. AWA est une infrastructure de croissance. Elle permet d’intégrer des millions de consommateurs jusque-là invisibles pour le secteur bancaire, l’e-commerce et les services publics. Ce n’est pas qu’un gadget technologique, c’est un levier d’inclusion financière et sociale massif.

La vision panafricaine : Au-delà du Wolof

Alioune Badara Mbengue ne compte pas s’arrêter au wolof. Sa vision avec Andakia est claire : créer un hub de l’IA pour les langues africaines. Le Pulaar, le Sérère, le Mandinka sont déjà dans le viseur.

« L’Afrique n’est pas qu’un marché pour l’IA occidentale. L’Afrique crée l’IA de demain. Et elle la crée dans ses propres langues, pour ses propres besoins. »

Bien sûr, les défis restent de taille. La monétisation durable d’un tel outil, la protection contre les biais algorithmiques et la nécessité de partenariats solides avec l’État et le secteur privé sont les prochains combats d’Alioune. Mais le cap est fixé.

Sommet Africa Forward : Quel écho pour Dakar et l’écosystème financier de l’UEMOA ?

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Si les projecteurs de la diplomatie économique sont actuellement braqués sur Nairobi, l’onde de choc du sommet « Africa Forward » se fait ressentir jusqu’aux rives de la presqu’île du Cap-Vert. En actant un pivot assumé vers l’Afrique de l’Est anglophone, le partenariat franco-africain rebat les cartes. Pour le Sénégal, allié historique de Paris, cet événement n’est pas une mise à l’écart, mais un véritable électrochoc stratégique : l’heure de la rente de situation géographique et linguistique est révolue. L’attractivité se mesurera désormais à l’aune de notre compétitivité financière et infrastructurelle.

Dakar face au défi de la nouvelle boussole des investissements

Le choix du Kenya pour annoncer un paquet financier de 23 milliards d’euros envoie un message clair : les capitaux iront là où les marchés sont les plus structurés pour les absorber. Pour le Sénégal, l’enjeu est de maintenir son rang de hub sous-régional. Si l’Afrique de l’Est attire aujourd’hui les grands projets logistiques — à l’image des 700 millions d’euros investis au port de Mombasa —, Dakar doit capitaliser sur ses propres chantiers, comme le port de Ndayane ou la restructuration urbaine de Diamniadio, pour capter cette nouvelle manne de co-investissements.

La concurrence n’est plus diplomatique ; elle est technique. Les investisseurs exigent désormais des projets matures, une maîtrise de la chaîne logistique et une réduction des frictions douanières.

L’architecture financière : Une opportunité pour les banques locales

Le cœur des annonces de Nairobi porte sur la refonte de l’architecture financière internationale, visant à alléger la perception du risque souverain. Pour notre secteur bancaire, contraint par un environnement macroéconomique parfois volatil et des taux directeurs contraignants, c’est une piste cruciale.

Si des mécanismes de garantie internationale plus flexibles voient le jour, cela pourrait transformer la modélisation du risque de crédit au sein de nos institutions. Sous le prisme des normes prudentielles de la BCEAO et des exigences IFRS 9, l’accès à des lignes de financement ou de garantie de type AFD/Proparco à des coûts bonifiés permettrait de dégripper le financement à long terme. C’est tout l’enjeu pour les banques sénégalaises : comment structurer nos portefeuilles pour que ces fonds internationaux viennent soutenir l’économie réelle, sans dégrader nos ratios de solvabilité ?

ENCADRÉ TECHNIQUE 01

Mécanismes de garantie et optimisation des fonds propres (BCEAO & IFRS 9)

Les 14 milliards d’euros de financements bilatéraux annoncés à Nairobi incluent une part significative de garanties (via des institutions comme Proparco ou Bpifrance). Pour les banques de l’UEMOA, l’utilisation de ces garanties internationales de premier rang n’est pas qu’un simple confort commercial : c’est un puissant levier d’optimisation réglementaire.

Allègement des RWA (Risk-Weighted Assets) : Selon le dispositif prudentiel de la BCEAO, une exposition couverte par la garantie d’une banque multilatérale de développement ou d’une agence souveraine souveraine bien notée bénéficie d’une pondération de risque fortement réduite. Cela permet aux banques locales de distribuer plus de crédits aux PME ou aux promoteurs immobiliers sans dégrader leur ratio de solvabilité global.

Impact sur le provisionnement IFRS 9 : Dans la modélisation du risque de crédit, la constitution des provisions pour pertes attendues (ECL – Expected Credit Losses) dépend de la Probabilité de Défaut (PD) et de la Perte en Cas de Défaut (LGD). L’intégration d’une garantie internationale robuste vient drastiquement écraser la LGD. Mécaniquement, la charge du risque diminue, préservant ainsi le Produit Net Bancaire (PNB) face aux chocs conjoncturels.

Le financement de l’habitat et des infrastructures en ligne de mire

Au-delà des grands agrégats, cette liquidité potentielle doit ruisseler vers les secteurs souffrant d’un déficit structurel de financements longs. Le secteur de la construction et de l’immobilier sénégalais en est le parfait exemple.

Aujourd’hui, l’accès au foncier aménagé et le financement de l’habitat — qu’il s’agisse de programmes d’État, de coopératives de cadres ou de projets individuels — se heurtent à la cherté du crédit et au renchérissement des matériaux de construction. Si le paradigme d’Africa Forward réussit à imposer un « financement vert » et inclusif, les institutions spécialisées dans l’habitat pourraient y trouver des leviers pour proposer des conditions plus souples aux promoteurs immobiliers comme aux particuliers. Cela nécessite toutefois des données fiables et une ingénierie de crédit irréprochable pour rassurer ces nouveaux bailleurs.

ENCADRÉ TECHNIQUE 02

Quel levier pour le financement du secteur de l'habitat ?

Le sommet a mis en exergue le financement d’infrastructures durables. Au Sénégal, l’une des déclinaisons directes de cette nouvelle doctrine financière concerne la structuration des crédits à long terme, nerf de la guerre pour le secteur de la construction et de l’immobilier.

Le défi de la transformation : Les banques spécialisées dans l’habitat font face à une asymétrie classique : financer des projets immobiliers ou des coopératives sur 15 à 20 ans avec des ressources souvent courtes.

L’apport du « Derisking » : Les nouveaux instruments discutés à l’Africa Forward visent à apporter des lignes de refinancement à long terme et à des taux bonifiés. Si ces liquidités sont captées par le marché dakarois, elles pourraient permettre de baisser le coût du crédit acquéreur.

Financement de la chaîne de valeur : Au-delà de l’acquéreur final, ces fonds garantis pourraient sécuriser les crédits promoteurs et faciliter l’importation ou la production locale de matériaux de construction (ciment, fer à béton), dont la volatilité des coûts pèse lourdement sur la rentabilité des chantiers (qu’il s’agisse de grands programmes ou de villas individuelles).

La feuille de route pour nos décideurs

L’Afrique de l’Est a su se positionner comme le laboratoire de l’innovation financière. Pour que le Sénégal tire parti de cette nouvelle dynamique inaugurée à Nairobi, l’écosystème financier dakarois doit faire preuve de proactivité :

  1. Renforcer l’ingénierie de projet : Les capitaux sont là, mais ils exigent une structuration rigoureuse (rentabilité, impact ESG).

  2. Moderniser l’analyse du risque : Intégrer des outils de pointe (automatisation, data analytics) pour fluidifier l’octroi de crédit tout en maîtrisant les créances en souffrance.

  3. Stimuler les synergies public-privé : L’État ne peut plus être l’unique garant. Les banques locales, les fonds de pension et le patronat doivent s’insérer dans des schémas de co-investissement, à l’image des 9 milliards d’euros mobilisés par des acteurs africains lors de ce sommet.

Nairobi a donné le ton. À Dakar de démontrer que sa place financière possède la profondeur, l’expertise et l’agilité nécessaires pour capter les dividendes de ce nouveau paradigme.