Le débat sur le franc CFA s’est enfermé dans un faux dilemme. D’un côté, ceux qui défendent la monnaie commune comme un gage de stabilité intangible. De l’autre, ceux qui y voient l’ultime chaîne coloniale, à briser coûte que coûte, même seul. Les deux camps se trompent de combat. La vraie question n’est pas de savoir s’il faut garder le FCFA ou en sortir : c’est de savoir à quelle échelle une souveraineté monétaire ouest-africaine peut tenir. À l’échelle d’un seul État, l’aventure serait économiquement suicidaire. À l’échelle d’une union régionale (l’UEMOA, demain peut-être la CEDEAO ou l’Union africaine) elle est non seulement défendable, elle est souhaitable. Encore faut-il regarder les faits en face, et pas seulement les symboles.
Une réforme de façade
Commençons par ce qui a changé, car c’est bien réel. Depuis avril 2021, le compte d’opérations que la BCEAO tenait auprès du Trésor français est clos. La Banque centrale n’est plus tenue d’y déposer la moitié de ses réserves de change. Les représentants français ne siègent plus au Conseil d’administration ni à la Commission bancaire de l’UMOA. Sur le papier, la France est devenue un simple garant financier, sans prise directe sur la gouvernance.
Mais six ans après l’accord d’Abidjan, le franc CFA s’appelle toujours franc CFA. Le passage à l’eco, présenté en grande pompe en décembre 2019, n’a jamais eu lieu. Et surtout, l’essentiel des leviers de dépendance n’a jamais figuré dans les accords qu’on a réformés. Le fait que les billets soient toujours imprimés en France, à Chamalières, est souvent brandi comme la preuve ultime de cette sujétion ; à tort : de nombreux pays pleinement souverains sous-traitent l’impression de leurs billets à des imprimeurs spécialisés, comme le Royaume-Uni chez De La Rue ou plusieurs banques centrales chez l’Allemand Giesecke+Devrient, sans que cela n’entame leur souveraineté monétaire. Rapatrier cette impression à Dakar ou Abidjan serait un geste de souveraineté symbolique et techniquement aisé, mais il ne changerait rien aux flux de dépendance réels, qui se logent ailleurs. Les accords de défense bilatéraux, la présence économique des grands groupes français dans l’énergie, les télécoms et la banque, les réseaux diplomatiques hérités de la période post-coloniale : rien de tout cela n’était inscrit dans les statuts de la BCEAO. La France a donc pu céder une gouvernance symbolique à moindre coût, sans toucher à l’architecture de dépendance réelle.
Le contraste est d’ailleurs frappant avec ce qui s’est passé sur le terrain militaire. Il aura fallu à peine neuf mois, entre l’annonce de Bassirou Diomaye Faye en novembre 2024 et la restitution des dernières emprises françaises à Dakar en juillet 2025, pour mettre fin à soixante-cinq ans de présence militaire permanente française en Afrique de l’Ouest. Quand un gouvernement décide, une base ferme. Une monnaie partagée entre huit États, elle, ne se défait pas sur un coup de tête ; et c’est heureux, comme on le verra plus loin. Paris, de son côté, a répondu à ce rejet croissant non pas en réformant enfin le dossier monétaire, mais en se recomposant ailleurs : le sommet « Africa Forward », tenu à Nairobi en mai 2026, marquait le premier sommet Afrique-France jamais co-présidé avec un pays anglophone. Un pivot géographique, pendant que le dossier FCFA reste, lui, en suspens.
Le vrai verrou n’est pas à Paris
C’est ici que le discours souverainiste se trompe le plus souvent de cible. On entend régulièrement dire que la France empêche le Sénégal ou ses voisins de financer leurs propres politiques publiques. C’est inexact, et ça l’était déjà avant 2021. Le compte d’opérations, aujourd’hui clos, ne concernait que le placement des réserves de change, jamais le crédit accordé aux États.
Ce qui empêche réellement la BCEAO de financer les déficits publics, c’est une décision prise en interne, par l’UEMOA elle-même, en 2010 : la réforme statutaire qui a supprimé les avances directes de la Banque centrale aux Trésors nationaux. Depuis, un pays comme le Sénégal doit se financer sur le marché régional des titres publics, UMOA-Titres, au prix fort quand sa signature se dégrade. La crise révélée de la dette cachée sénégalaise en a coûté cher en taux d’émission. Ce verrou n’a rien à voir avec Paris. C’est une discipline que les huit États de l’Union se sont imposée à eux-mêmes, et qu’ils pourraient très bien maintenir même en pleine souveraineté monétaire complète. En faire porter le chapeau à la France, c’est confondre le symptomatique et le structurel et éviter la vraie question, plus inconfortable : sommes-nous prêts à la discipline budgétaire qu’exige une monnaie forte, avec ou sans la France ?
Ce que le naira, le cedi et le dalasi nous enseignent
Regardons maintenant ce que coûte, concrètement, une souveraineté monétaire mal orchestrée. Le Nigeria représente à lui seul plus de 60 % du PIB de la CEDEAO. C’est un géant. Et pourtant, les dévaluations successives du naira entre 2023 et 2025 ont laissé une inflation durablement élevée, au point que certains commerçants nigerians préfèrent désormais le franc CFA comme monnaie refuge, précisément pour sa stabilité. C’est d’ailleurs cette volatilité qui explique, en grande partie, pourquoi l’eco de la CEDEAO a été reporté sans discontinuer depuis 2003.
Le Ghana, lui, a vu son cedi se déprécier d’environ 11 % en un an, après une chute bien plus sévère en 2024. Sa banque centrale doit maintenir un taux directeur à 14 % et un coefficient de réserve obligatoire de 20 % rien que pour contenir la fuite. Ce sont des politiques de crise permanente, pas des politiques de croissance.
Pendant ce temps, l’UEMOA affichait en 2025 une inflation de 0,0 %, contre 3,5 % l’année précédente, et une croissance de 6,7 %. Le gouverneur de la BCEAO lui-même parlait d’une « désinflation aussi rapide qu’inattendue ». Voilà ce que produit une monnaie régionale adossée à une devise forte, même imposée historiquement de l’extérieur : une stabilité des prix que ni le Nigeria ni le Ghana, seuls face aux marchés, n’ont réussi à tenir dans la durée. Ce n’est pas un hasard, ni un privilège colonial : c’est la mécanique brutale d’une petite économie ouverte qui affronte seule la spéculation sur sa devise. Un Sénégal ou un Bénin isolé n’aurait ni la taille critique du Nigeria, ni ses réserves pétrolières, pour amortir un tel choc. Sortir seul du FCFA, ce serait s’exposer sans filet à ce que subissent aujourd’hui Lagos et Accra ; en pire.
L’autre face de la médaille : une monnaie forte qui bride l’industrie
Mais il serait malhonnête de s’arrêter là. Cette stabilité des prix a un coût que le discours officiel passe généralement sous silence : l’arrimage à l’euro, monnaie forte s’il en est, induit une surévaluation chronique du taux de change réel du franc CFA. Plusieurs études académiques dont celles de Kiema, C., Nubukpo, K. et Sanou, G. (2011) ont chiffré cette surévaluation à environ 10 %, avec un taux de change effectif réel qui s’est apprécié sur la période 1999-2014. En conséquence, les exportations manufacturières et agricoles de la zone sont pénalisées face aux importations asiatiques et européennes, moins chères qu’elles ne devraient l’être. Le FCFA protège le pouvoir d’achat urbain ; la baguette et le riz importé restent abordables ; mais il freine, dans le même mouvement, la diversification productive dont la région a besoin pour sortir de sa dépendance aux matières premières. C’est le véritable coût d’opportunité industriel de la stabilité monétaire, et l’occulter revient à ne raconter que la moitié de l’histoire.
Vers quel régime de change ?
Si l’on veut aller au bout de l’idée d’une monnaie régionale véritablement souveraine, il ne suffit pas de réclamer le sevrage de la garantie française : il faut dire par quoi remplacer la parité fixe à l’euro. Deux pistes sérieuses existent déjà dans la littérature économique. La première, défendue notamment par l’économiste togolais Kako Nubukpo, consiste à arrimer la monnaie régionale à un panier de devises (euro, dollar, yuan, livre sterling) pondéré selon la structure réelle du commerce extérieur ouest-africain plutôt que selon l’héritage historique. L’argument est d’autant plus solide que les matières premières exportées par la zone sont majoritairement facturées en dollars : arrimer exclusivement à l’euro, c’est déjà un choix arbitraire du point de vue purement économique. La seconde piste, plus radicale, est un régime de change flottant administré (managed float), où la BCEAO interviendrait pour lisser les à-coups sans s’engager sur une parité fixe. Chacune a ses risques : le panier de devises reste complexe à gérer et à communiquer, le flottement administré expose à une volatilité que l’UEMOA n’a jamais eu à affronter. Mais poser ces alternatives sur la table est la condition pour que le débat sur la souveraineté monétaire cesse d’être seulement un procès contre la France, et devienne enfin un choix de politique économique assumé.
1994 : la preuve que rien n’est immuable
Ceux qui défendent le statu quo par principe oublient aussi une chose : la parité du franc CFA n’a rien d’un dogme intangible. En janvier 1994, elle a été divisée par deux du jour au lendemain. Il aura fallu quarante-six ans de parité fixe sans le moindre ajustement, pendant que l’effondrement des cours des matières premières et la survaléuation progressive du franc CFA creusaient des déficits jumeaux insoutenables, pour que la France, le FMI et les chefs d’État africains se résolvent enfin à un ajustement brutal plutôt qu’à des demi-mesures répétées.
La leçon à en tirer n’est pas qu’il faut craindre une nouvelle dévaluation. C’est que le système actuel n’est ni sacré ni figé : il a déjà été recalibré une fois sous la pression des faits, et il pourra l’être encore dans un sens ou dans l’autre si les déséquilibres structurels l’exigent. Refuser tout débat sur la souveraineté monétaire au nom de la stabilité acquise, c’est ignorer sa propre histoire.
L’AES et la tentation d’une sortie isolée
Ce débat n’est plus seulement théorique. Depuis leur retrait de la CEDEAO, effectif en janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger affichent l’ambition d’une monnaie confédérale adossée à leurs ressources naturelles : l’or malien et burkinabè, l’uranium et le pétrole nigériens. Le projet reste, à ce jour, une perspective de moyen terme : aucune sortie du franc CFA n’est intervenue en 2026, et les trois capitales ont pour l’instant privilégié d’autres chantiers de souveraineté financière (banque confédérale, passeport commun).
Mais l’hypothèse mérite qu’on s’y arrête, car elle illustre parfaitement la thèse de cet article. Trois États sans façade maritime, adossant leur future monnaie à des cours de matières premières eux-mêmes volatils, coupés des circuits bancaires et commerciaux de l’UEMOA ; c’est précisément le scénario de vulnérabilité décrit plus haut à propos du naira et du cedi et sans le poids économique du Nigeria pour l’amortir. Une sortie groupée de trois États reste une sortie sous-calibrée si elle n’est pas adossée à une base économique suffisamment diversifiée et à un accès direct aux marchés mondiaux. L’AES pourrait devenir, dans les prochaines années, le test grandeur nature de tout ce que cet article avance : la souveraineté monétaire se mesure à l’échelle, pas à la détermination politique seule.
La vraie bataille : l’échelle, pas la sortie
Alors non, il ne s’agit pas ici de défendre une sortie nationale du franc CFA. À l’échelle d’un seul État, sans la taille critique, sans les réserves, sans la diversification économique nécessaire pour affronter seul les marchés des changes, ce serait courir vers le scénario nigérian ou ghanéen en pire, faute des amortisseurs dont disposent ces deux géants régionaux. Mais il ne s’agit pas non plus de défendre le statu quo confortable qui consiste à se cacher derrière la stabilité actuelle pour ne jamais achever la réforme de 2019.
La bonne échelle, c’est la région. L’UEMOA a déjà fait la preuve, avec une inflation proche de zéro en 2025, qu’une monnaie commune ouest-africaine peut tenir la discipline des prix. Ce qui manque, ce n’est pas de sortir du système : c’est de le rendre pleinement souverain, en s’attaquant enfin aux vrais leviers de dépendance (le régime de change et les circuits de financement, les intérêts économiques installés, les réseaux d’influence) plutôt qu’à son seul nom. Et à plus long terme, un élargissement vers la CEDEAO ou l’Union africaine ne pourra réussir qu’en intégrant, sans les subir, des poids lourds aussi volatils que le Nigeria : c’est précisément ce que les reports répétés de l’eco CEDEAO depuis 2003 nous rappellent, année après année.
Le combat pour la souveraineté monétaire ouest-africaine ne se gagnera pas en changeant le nom d’une monnaie ni en cédant à la tentation d’une rupture nationale spectaculaire. Il se gagnera en bâtissant, à l’échelle qui a déjà fait ses preuves, une architecture véritablement affranchie ; discipline budgétaire comprise. C’est un travail plus lent, plus ingrat, moins spectaculaire qu’une fermeture de base militaire. Mais c’est le seul qui tienne, sur la durée, face aux marchés.
