Pour alimenter un seul centre de données, il faudrait éteindre le pays. C’est, en substance, ce que le président kényan, William Ruto, a expliqué en novembre 2025 à propos du campus que Microsoft et G42, un groupe émirati, projettent près d’Olkaria. Coût annoncé : 1 milliard de dollars. Puissance : 100 mégawatts au départ, un gigawatt à terme. Face à un réseau national d’environ 2,4 gigawatts de capacité effective, ce site avalerait plus de 40 % de la production du pays.
L’anecdote dit l’essentiel. L’Afrique abrite entre 18 et 20 % de la population mondiale et moins de 1 % de la capacité mondiale de centres de données. C’est le continent où est né Homo sapiens, et il est en train de manquer le rendez-vous technologique le plus important de son siècle. Comment en est-on arrivé là, et que reste-t-il à jouer ?
Un si vieux retard
Les plus anciens fossiles connus d’Homo sapiens viennent du Maroc (Jebel Irhoud, environ 300 000 ans) et d’Éthiopie (Omo Kibish, environ 230 000 ans). La civilisation, elle, n’a pas eu de berceau unique. Elle a surgi, largement indépendamment, en Mésopotamie, dans la vallée de l’Indus, en Chine, dans la vallée du Nil, puis en Mésoamérique et dans les Andes. L’Afrique compte parmi les plus anciens de ces foyers et parmi les plus durables : un État unifié et l’écriture en Égypte, des pharaons venus de Koush au VIIIe siècle avant notre ère, les forges de Meroé.
L’histoire ne s’est pas arrêtée là. Aksoum, dans l’actuelle Éthiopie, frappait monnaie, commerçait de la mer Rouge à l’Inde et fut l’un des premiers royaumes à faire du christianisme sa religion d’État, au IVe siècle. Mansa Moussa, empereur du Mali, accomplit en 1324 un pèlerinage dont on parle encore ; Tombouctou devint une ville de manuscrits. Le Grand Zimbabwe témoigne d’une maîtrise remarquable de la pierre sèche.
Puis vint l’interruption. Près de 20 millions de personnes ont été déportées d’Afrique entre 1400 et 1900, toutes traites confondues, selon les estimations de l’économiste Nathan Nunn ; plus de douze millions l’ont été par la seule traite transatlantique. Les chemins de fer reliaient les mines à la côte, rarement les pays entre eux. L’héritage est encore là : plus de cinquante États aux marchés étroits, dont les exportations restent largement tournées vers les matières premières brutes.
Le calendrier fut cruel. Les grandes bascules technologiques (armes à feu, machine à vapeur, électricité, électronique) se sont produites pendant que le continent était partagé ou en lutte pour son indépendance. En 1960, dix-sept pays accèdent à la souveraineté face à des puissances industrielles qui avaient un ou deux siècles d’avance en capital, en universités et en brevets. L’armement moderne, lui, reste pour l’essentiel importé. Il n’y eut pourtant pas de passivité : à Adwa, en 1896, l’Éthiopie a battu l’armée italienne. Mais l’émancipation industrielle et militaire n’a jamais eu lieu à l’échelle du continent.
La course à la puissance, sans l’Afrique
La puissance se construit lentement : des États capables de lever l’impôt, une industrie, des universités, un capital qui finance la recherche et l’armement. Les Européens, puis les Américains, ont accumulé tout cela pendant que l’Afrique subissait la traite, puis le partage colonial. Ce n’est pas une note de bas de page : c’est ce qui explique que le continent n’ait pas pris part, au même titre que les autres, à la course à la puissance. Plusieurs héritages se lisent encore.
Il y a d’abord la saignée. Selon Nathan Nunn, 72 % de l’écart de revenu moyen entre l’Afrique et le reste du monde n’existeraient pas sans les traites, une estimation qui reste débattue. Avec Leonard Wantchekon, il montre que les groupes les plus touchés affichent aujourd’hui moins de confiance interpersonnelle, et que l’atteinte aux institutions pèse deux fois plus que l’érosion de la confiance elle-même.
Vint ensuite le partage. Contrairement à une idée reçue, les frontières africaines n’ont pas été tracées d’un trait à Berlin : la conférence de 1884-1885 a fixé les règles du jeu, et les tracés ont été négociés après, en 1891 pour leur forme initiale et en 1908 pour leur forme finale (valeurs médianes). Paine, Qiu et Ricart-Huguet, dans l’American Political Science Review, ont étudié les 107 frontières bilatérales entre territoires africains : 62 % d’entre elles ont été influencées par d’anciennes frontières politiques, dont 47 par des États africains précoloniaux, et les cours d’eau et les lacs forment 63 % des principaux tracés. Des dirigeants africains ont pesé sur les négociations, même si les Européens les dirigeaient.
Cela n’a pas épargné les peuples. Selon Michalopoulos et Papaioannou, 229 ethnies sur 825 ont vu au moins 10 % de leur territoire historique réparti entre plusieurs pays, soit environ 40 % de la population africaine. Les territoires ainsi coupés connaissent des conflits environ 40 % plus intenses et des niveaux de vie plus bas (patrimoine des ménages, accès aux services, éducation). Les auteurs reconnaissent que la carte ethnique de 1959 sur laquelle repose leur mesure est imprécise.
Reste la dimension culturelle, que les chiffres saisissent mal. Les langues officielles de nombreux États africains sont celles des anciennes puissances coloniales, et les langues locales ont longtemps été tenues à l’écart de l’école et de l’administration. Cette filiation relève de l’analyse de l’auteur plus que d’une mesure, mais elle éclaire un fait actuel : les langues africaines sont rares dans les données d’entraînement des modèles d’IA.
Ces héritages touchent précisément ce qui fait la puissance au XXIe siècle : une échelle de marché, un État capable d’investir, un capital productif, des savoirs dans ses propres langues. Les puissances d’aujourd’hui les ont accumulés pendant plusieurs siècles. L’Afrique est entrée dans l’ère industrielle, puis numérique, avec des marchés morcelés, des économies tournées vers l’exportation de matières premières et peu de capital (lecture de l’auteur).
Pour autant, l’histoire n’est pas un verdict. La Chine, aujourd’hui l’autre grande puissance de l’IA, a elle aussi été démembrée et humiliée. Les guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) lui ont imposé des traités inégaux, des ports ouverts aux étrangers et la cession de Hong Kong à la Grande-Bretagne, restituée seulement en 1997 ; le Japon a colonisé Taïwan de 1895 à 1945, puis envahi le pays dans les années 1930. Cette période, de 1839 à 1949, est connue comme le « siècle d’humiliation ». On parle plutôt de semi-colonisation que de colonisation, la Chine n’ayant jamais été placée tout entière sous administration étrangère. La Corée du Sud, colonie japonaise de 1910 à 1945, et l’Inde, britannique jusqu’en 1947, ont elles aussi rejoint le peloton technologique.
La comparaison a ses limites. La Chine a conservé un État, une écriture et un marché intérieur de taille continentale, et n’a pas connu de saignée démographique comparable à celle des traites (lecture de l’auteur). Mais la leçon tient : après 1949, puis après 1978, Pékin a misé sur l’école de masse, l’industrie, l’énergie et les infrastructures, avec un État qui planifie et finance. Le BCG Institute, cité plus haut, estime que les modèles chinois offrent 80 à 90 % des performances pour environ 10 % du coût, avec des dépenses d’investissement environ six fois inférieures à celles des groupes américains.
Rien de tout cela n’exonère donc les États africains nés après 1960. Les économistes se disputent la part des héritages et celle des choix postérieurs (gouvernance, politiques économiques, dépendance aux matières premières, conflits). Cet article ne tranche pas. Il refuse de réduire l’écart actuel à une affaire d’infrastructures, comme de faire de l’histoire un alibi : l’empire explique le point de départ, pas la trajectoire.
Ce passé compte pour une raison simple : il écarte l’explication paresseuse. Le retard n’a rien de culturel ni de fatal. Il a des causes, donc des remèdes. Mais il faut distinguer deux niveaux. L’histoire fournit la cause structurelle ; l’énergie, le capital et le calcul sont la contrainte immédiate, c’est-à-dire la forme que prend aujourd’hui cet héritage. Au XIXe siècle, il fallait de la poudre et de l’acier. Aujourd’hui, il faut des centrales, des puces et des données.
Les mégawatts d’abord
L’intelligence artificielle passe pour immatérielle. Elle est tout sauf cela. Elle repose sur des puces spécialisées (les GPU), sur des centres de données qui les hébergent, sur l’électricité qui les nourrit, sur des données et sur des ingénieurs rares. Qui contrôle ces maillons fixe les règles pour les autres.
Premier écart : l’argent. Selon le BCG Institute, les dépenses d’investissement des grands groupes technologiques américains ont dépassé 400 milliards de dollars en 2025, contre 63 milliards pour la Chine, et devraient dépasser 800 milliards en 2026. L’Association africaine des centres de données (ADCA) estime à 2,5 à 4 milliards de dollars les sommes engagées par les hyperscalers et les investisseurs technologiques dans les centres de données du continent entre 2016 et 2025. À 2,2 milliards par jour, le rythme américain de 2026 épuiserait cette somme en un à deux jours (calcul de l’auteur, qui compare une décennie à un rythme annuel, mais l’ordre de grandeur parle de lui-même).
Deuxième écart : la facture physique. Une baie de serveurs classique consomme de 5 à 15 kW ; une baie bourrée de GPU de dernière génération en réclame de 60 à 120, selon l’ADCA. Rien que pour équiper un site pour l’IA, les locataires déboursent de 15 à 25 millions de dollars par mégawatt. La question n’est donc plus seulement celle du capital, mais celle de l’énergie. Le patron de Cassava Technologies, partenaire de Nvidia sur le continent, le résume ainsi : le coût de l’IA, c’est au fond le coût de l’électricité.
Le cas kényan montre aussi la porte de sortie. En s’engageant à acheter de l’électricité sur le long terme, des clients de cette taille peuvent rendre finançables de nouvelles centrales. Le projet de Microsoft et de G42 se rapproche désormais du champ géothermique d’Olkaria, qui fournit près de la moitié de l’électricité du pays, selon l’ADCA. Reste à savoir qui en profitera : les serveurs, ou aussi les ménages.
Faute de pouvoir se placer sur ces maillons, la participation africaine se concentre ailleurs, notamment dans le travail humain, souvent invisible, qui entraîne et corrige les modèles (annotation, modération), comme le relève la revue African Business. Le continent fournit du travail et des données, rarement la valeur finale.
Le tableau de bord du retard
Le FMI place l’Afrique subsaharienne en queue de son indice de préparation à l’IA, derrière toutes les autres régions. Le tableau ci-dessous explique pourquoi.
| Indicateurs | Valeurs | Sources |
|---|---|---|
| Part de la population mondiale | 18 à 20 % | CNBC Africa |
| Part de la capacité mondiale de centres de données | 0,6 % ; capacité attendue : 1,2 GW en 2030 (triple de l'actuel) | ADCA, Data Centres in Africa 2026 |
| Centres de données en Afrique subsaharienne | environ 160, soit 5,5 % du total mondial ; près de la moitié en Afrique du Sud, au Nigeria et au Kenya | FMI via Reuters |
| Utilisation des capacités construites | environ un tiers hors Afrique du Sud ; 74 % en Afrique du Sud | ADCA |
| Part des talents mondiaux en IA | environ 3 % | Africa AI Governance Index 2026 |
| Professionnels qualifiés quittant le continent chaque année | environ 70 000 (estimation) | Cisco / Carnegie Mellon |
| Personnes sans électricité | environ 600 millions en Afrique ; plus de 560 millions en Afrique subsaharienne | AIE, OMS |
| Africains utilisant Internet en 2024 | 38 %, contre 68 % dans le monde | FMI via Reuters |
| Gain d'activité lié à l'IA sur dix ans (Afrique subsaharienne) | environ 4 % avec électricité, connectivité et compétences ; 0,4 % de croissance et 0,2 % de productivité sinon | FMI via Reuters |
Le retard, ensuite, n’est pas que matériel. Des capacités sont construites mais restent largement inutilisées hors d’Afrique du Sud. L’ADCA y voit à la fois une avance volontaire sur la demande et un obstacle d’usage : dans les pays africains à faible revenu, l’accès à Internet peut absorber jusqu’à 26 % du revenu mensuel moyen. Le FMI en tire la leçon : l’avenir de l’IA en Afrique dépendra moins de l’accès aux algorithmes que de la capacité à bâtir les infrastructures et les institutions qui permettent de les utiliser à grande échelle. L’électricité et la politique précèdent le logiciel.
Deux maîtres, ou aucun
Les centres de données africains dépendent de l’étranger à tous les étages. Selon l’ADCA, serveurs, semi-conducteurs et équipements réseau sont presque tous importés, et la plupart des grands campus appartiennent à des sociétés étrangères adossées à des capitaux mondiaux. La majorité des données produites sur le continent dort en Europe et en Amérique du Nord, donc sous d’autres juridictions : le CLOUD Act américain oblige les fournisseurs de cloud américains à répondre aux demandes de leurs autorités, où que soient stockées les données.
Les gouvernements ne l’ignorent pas. Le Nigeria, l’Égypte et le Kenya ont publié des projets de politique d’IA qui pointent cette dépendance. Celui de l’Afrique du Sud admet que le pays est trop exposé aux deux grandes puissances technologiques, les États-Unis et la Chine, y compris pour le matériel. Les initiatives africaines les plus visibles reposent d’ailleurs sur des partenaires étrangers : l’usine d’IA de Cassava fonctionne avec Nvidia, le campus kényan est porté par Microsoft et G42, et plusieurs projets africains open source tournent sur des clouds américains avec des subventions de groupes américains, relève Rest of World.
Le monde de l’IA, de son côté, se scinde en deux. Le BCG Institute décrit deux ensembles de moins en moins compatibles. L’un, américain, offre l’accès aux modèles les plus avancés et une infrastructure cloud mature. L’autre, chinois, repose sur des modèles à poids ouverts et des puces nationales, avec, selon ce rapport, 80 à 90 % des performances pour environ 10 % du coût, et des liens commerciaux déjà denses avec le Sud global. Le conseil du BCG aux décideurs africains : ne pas choisir trop tôt, et bâtir la résilience dès la conception (plusieurs fournisseurs, systèmes interopérables, souveraineté des données). Les pressions sur le continent viennent de plusieurs côtés (Occident, Chine, Russie, Golfe), mais, dans l’IA, c’est ce face-à-face américano-chinois qui structure le choix.
Le risque d’une coupure n’a rien de théorique. En juin 2026, l’accès à deux modèles de pointe d’Anthropic, Claude Fable 5 et Claude Mythos 5, a été suspendu le 12 juin pour se conformer à des contrôles à l’exportation du département américain du Commerce, puis rétabli le 1er juillet après la levée de ces contrôles. La mesure ne visait pas l’Afrique : elle a même touché des équipes de l’entreprise aux États-Unis, note l’Atlantic Council. C’est ce qui la rend instructive. Un pays qui bâtit ses services publics ou ses entreprises sur un modèle étranger dépend de décisions prises ailleurs, pour d’autres raisons, sans lui.
Les modèles à poids ouverts changent la donne sans la renverser. Selon Tech Policy Press, les modèles chinois Qwen et DeepSeek gagnent du terrain chez les développeurs africains pour leur faible coût de déploiement, l’accès à leurs poids et leur souplesse d’adaptation. Un modèle qu’on peut héberger soi-même réduit l’exposition à une coupure comme celle de juin. Il ne supprime pas la dépendance : les poids, les licences et les puces restent fixés ailleurs, et une diffusion gratuite est aussi un instrument d’influence (analyse de l’auteur). Ce que le continent installe aujourd’hui sur ses serveurs décidera en partie de qui fixera demain les normes et les mises à jour.
Le continent n’arrive pas les mains vides à cette négociation. Toujours selon Tech Policy Press, la République démocratique du Congo détient près des deux tiers de l’offre minière mondiale de cobalt, et la Chine est le premier financeur d’infrastructures en Afrique subsaharienne. L’autrice en conclut que l’Afrique est un acteur émergent plutôt qu’un spectateur, à condition de diversifier ses partenaires et de parler d’une seule voix. C’est un argument, pas un acquis : les minerais pèsent sur la scène mondiale, mais rien ne garantit qu’ils se convertissent en pouvoir sur le calcul.
Des atouts, sous réserve d’inventaire
Le tableau n’est pas entièrement sombre. Le continent a des atouts réels, à condition de ne pas les prendre pour une avance.
Il y a d’abord les hommes. Le Deep Learning Indaba, grand rendez-vous africain de l’apprentissage automatique, et Masakhane, collectif ouvert de chercheurs, ont fait émerger une génération de spécialistes. Masakhane a produit des systèmes de traduction couvrant plus de 45 langues africaines et formé plus de cent data scientists. Son cofondateur, le Sud-Africain Vukosi Marivate, également cofondateur de la start-up Lelapa AI, a été nommé en 2026 au panel scientifique indépendant des Nations unies sur l’IA.
Il y a ensuite les langues. Les grands modèles s’entraînent sur des textes en anglais, en chinois, en français ; les langues africaines y sont rares, faute de données numérisées. C’est un handicap, qui prolonge l’héritage colonial évoqué plus haut, mais aussi un marché et un terrain de compétence locale. Google Research Africa a publié en février 2026 WAXAL, un jeu de données de parole de plus de 11 000 heures couvrant 21 langues subsahariennes. Le Masakhane African Languages Hub vise des données pour 50 langues, et une soixantaine d’organisations, dont le ministère sénégalais chargé des télécommunications, ont rejoint en septembre 2026 un pacte pour l’IA en langues locales, selon Billionaires.Africa. Une réserve s’impose : une partie de ces données est financée et hébergée par de grands groupes étrangers, et la question de savoir qui en détient les droits reste ouverte.
Il y a enfin les premières briques de calcul. Cassava Technologies et Nvidia ont annoncé un accord de 700 millions de dollars pour déployer 12 000 GPU en Afrique du Sud, au Nigeria, au Kenya, en Égypte et au Maroc, selon Reuters. Le Kenya mise sur sa géothermie, et l’ADCA estime que l’Afrique détient environ 60 % des meilleures ressources solaires mondiales. Du potentiel, donc, mais pas encore de mégawatts installés.
Les politiques suivent, avec le décalage habituel. L’Union africaine a adopté en 2024 sa stratégie continentale pour l’IA, dont la première phase (2025-2026) porte sur la gouvernance, les stratégies nationales et la mobilisation de ressources. La Déclaration africaine sur l’IA, adoptée à Kigali le 4 avril 2025, place la souveraineté parmi ses principes. Quinze pays ont déjà une stratégie ou une politique nationale d’IA, selon l’ADCA. Un fonds africain pour l’IA a été annoncé avec 60 milliards de dollars d’engagements ; reste à voir combien est réellement mobilisé. Une stratégie, hélas, ne remplace ni les électrons ni les puces.
Dakar, entre annonces et mégawatts
Le Sénégal dispose d’une stratégie nationale de développement de l’IA, répertoriée comme adoptée dans la base de l’UNESCO. Elle reconnaît elle-même ses limites de départ : une pénétration d’Internet d’environ 60 % début 2024, et un besoin de centres de données, de fibre et de capacité de calcul. Une feuille de route dotée de 7 milliards de FCFA sur deux ans avait été présentée en janvier 2024, et un projet de centre de calcul avait été discuté avec Meta en septembre de la même année.
Les signaux récents vont dans le même sens, avec plus d’institutions que de matériel. Le lancement d’une « Senegal AI Factory » a été annoncé en août 2026 ; la presse locale en résume ainsi les conditions de réussite : infrastructures, calcul suffisant, électricité fiable, formation d’ingénieurs, cybersécurité, cadre réglementaire. Le Premier ministre a placé l’IA « au centre » des projets numériques dans sa déclaration de politique générale. Les 21 et 22 septembre 2026, un atelier national a validé une feuille de route sur la valorisation des données, élaborée avec Smart Africa et la GIZ ; le budget 2026 du ministère des Télécommunications et du Numérique atteint 81,06 milliards de FCFA, dont près de 60 % d’investissement. Beaucoup de papier, donc, et encore peu de mégawatts.
Ce que les sources publiques consultées ne permettent pas d’établir, c’est la capacité de calcul effectivement installée au Sénégal. C’est pourtant l’indicateur qui compte : sans lui, la souveraineté reste une déclaration d’intention.
Reste la piste régionale. Huit États partagent au sein de l’UEMOA une monnaie et une banque centrale, une base institutionnelle rare en Afrique pour mutualiser ce que chaque pays peine à financer seul : capacité de calcul, règles communes de protection et de localisation des données, formation. La finance (paiement mobile, scoring de crédit, lutte contre la fraude) paraît le terrain d’application le plus naturel, avec des enjeux de souveraineté sur des données particulièrement sensibles. Il s’agit d’une analyse de l’auteur, non d’un programme annoncé.
L’obstacle est politique avant d’être technique. Dans un état des lieux de CIPESA, plus de vingt pays africains imposent déjà des règles de localisation des données, parmi lesquels cinq des huit États de l’UEMOA (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Niger, Togo), et ces règles contredisent les initiatives continentales comme la ZLECAf, qui veulent faire circuler les données. Accepter que des données bancaires ou administratives soient hébergées chez le voisin suppose une confiance que la monnaie commune ne garantit pas.
Choisir ses dépendances
Que faire ? Cinq chantiers se détachent, et une condition : trouver des clients.
L’énergie, d’abord. L’AIE chiffre à environ 150 milliards de dollars, soit 15 milliards par an, l’investissement nécessaire pour donner l’accès à l’électricité à tous les Africains dans la décennie. Les centres de données peuvent aider à financer des centrales en jouant les clients de référence, comme au Kenya, à condition que l’électrification ne serve pas que les serveurs.
Le calcul, ensuite, à mutualiser. Aucun pays ne dispose seul de l’échelle nécessaire. Une capacité partagée, ouverte aux universités, aux start-up et aux administrations, par exemple sous forme de GPU en location, est le moyen le plus réaliste d’entraîner et d’héberger des modèles sur place.
Les langues et les données doivent devenir un actif contrôlé. Les jeux de données en langues africaines ont de la valeur. Il faut décider qui en détient les droits, qui peut les utiliser et à quelles conditions, avant qu’ils ne servent à entraîner des modèles étrangers.
Les talents, il faut les retenir et les faire circuler. Le Ghana a placé la mobilisation de sa diaspora au cœur de sa stratégie nationale d’IA lancée en avril 2026. L’opérateur sud-africain Teraco forme vingt techniciens pour en recruter dix, sachant que les autres seront absorbés par le marché : sans filière de formation collective, chaque entreprise paie pour former les autres.
La résilience, enfin, dès la conception. Les systèmes publics critiques ne devraient pas reposer sur un seul modèle, un seul cloud ou un seul fournisseur de matériel : plusieurs prestataires, des architectures interopérables, des solutions de repli.
Il faut aussi des clients. Un calcul mutualisé que personne n’achète resterait un éléphant blanc. Selon l’ADCA, cité par TechAfrica News, remplir un centre de données à 85 % prend six à huit ans en Afrique, contre deux à trois en Europe ; 80 à 90 % des données africaines sont traitées hors du continent, et héberger une charge à Lagos coûte 20 à 40 % plus cher qu’à Dublin. La demande est pourtant aussi un levier. Des administrations, des banques et des opérateurs qui achèteraient ensemble pèseraient davantage sur les prix, la localisation et les transferts de compétences qu’aucun pays isolé (hypothèse de l’auteur).
Une réserve de taille : souveraineté ne veut pas dire autarcie. Rachel Adams, du Global Center on AI Governance, rappelle que la quête de souveraineté numérique de l’Afrique ne peut signifier une indépendance totale vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement mondiales de l’IA. Pour un continent qui part de moins de 1 % de la capacité mondiale, le réalisme consiste à choisir ses dépendances plutôt qu’à les subir.
L’Afrique a été l’un des foyers de la civilisation et le berceau de l’espèce. Cela ne lui garantit rien dans la course qui s’ouvre, pas plus que la jeunesse de sa population, tant que le calcul, l’énergie et les données se trouvent ailleurs. Le décrochage vient d’une histoire d’extraction et de partition, que les contraintes techniques d’aujourd’hui ne font que prolonger. Ses remèdes dépendent de choix africains, mais aussi de règles fixées ailleurs : la dette, le commerce, les contrôles à l’exportation. La question n’est pas de savoir si le continent a les têtes. Elle est de savoir s’il aura, à temps, les centrales, les serveurs et les règles qui vont avec.
