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Kunfabo : grandeur et décadence d’un rêve panafricain

L‘histoire commence par une fin, ou du moins, ce qui y ressemble. En octobre 2023, une publication sur les réseaux sociaux secoue le petit monde de la tech africaine. La voix est celle de Fadima Diawara, une entrepreneuse guinéenne jusque-là célébrée comme une icône. Ses mots sont chargés d’une colère froide et d’une profonde amertume : « Je suis boycottée dans mon propre pays ». Elle annonce que Kunfabo, sa marque de smartphones, le projet de sa vie, a « fermé ses portes en Guinée » et « licencié ses employés ».

Sept mois plus tôt, cette même femme recevait, sous les applaudissements de l’élite économique de Conakry, le prix de l’innovation. Entre ces deux moments, un drame entrepreneurial s’est noué, celui d’une ambition panafricaine spectaculaire confrontée à la dure réalité des obstacles systémiques. L’histoire de Kunfabo n’est pas seulement celle d’une startup ; c’est une épopée moderne sur la quête de souveraineté technologique de l’Afrique, avec ses héros, ses triomphes et ses tragédies.

L’étincelle d’une rebelle

Pour comprendre Kunfabo, il faut d’abord comprendre Fadima Diawara. Née en 1986 en Guinée, fille d’un fonctionnaire et d’une enseignante, rien ne la prédestinait à la technologie. Juriste de formation, elle s’expatrie à 23 ans en Espagne où, faisant preuve d’une formidable capacité d’adaptation, elle pivote vers la gestion et la comptabilité. C’est en travaillant pour des multinationales comme Bershka qu’elle se forge une « vision globale du business ».

Mais l’étincelle de l’entrepreneuriat jaillit d’une blessure. Elle raconte avoir subi une profonde « injustice » de la part d’un supérieur. Cet événement catalyse sa frustration et la transforme en une force motrice. Dans un murmure de défi, elle se fait une promesse en espagnol : « todo te lo pierdes porque yo valgo más » – c’est toi qui perds, car je vaux plus que ça. Six mois plus tard, Kunfabo naissait. « Avec le recul, je le remercie », confiera-t-elle plus tard, « parce qu’il a réussi à réveiller cette force en moi ».

Cette force devient une obsession. « Je dors Kunfabo, je mange Kunfabo, je me réveille Kunfabo », avoue-t-elle. Animée par une passion autodidacte pour la technologie et la conviction que l’Afrique mérite sa propre marque de smartphones, elle identifie un vide sur le marché, dominé par des géants asiatiques et américains. En 2016, elle fait le grand saut : elle démissionne et investit toutes ses économies dans son projet.

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Forger une identité

Kunfabo, qui signifie « être en contact » en malinké, n’a jamais été qu’un simple téléphone. C’était une déclaration d’identité. La mission était double : l’inclusion numérique, grâce à des appareils abordables, et la construction d’une fierté panafricaine.

Si les téléphones étaient, par nécessité économique, assemblés en Chine, leur âme était résolument africaine. L’innovation de Kunfabo résidait dans sa suite d’applications pré-installées, pensées pour le quotidien du continent.

Find Me aidait à localiser les hôpitaux et pharmacies les plus proches, un outil potentiellement vital. AfroCook célébrait le patrimoine culinaire africain. Et surtout, en intégrant Dikalo, une messagerie développée par une startup camerounaise, Kunfabo ne se contentait pas de parler de collaboration panafricaine : elle la mettait en pratique. C’était là son avantage, son authenticité.

L’ascension fulgurante

Le lancement commercial en janvier 2020 est un succès immédiat. Les 3 000 premières unités s’arrachent, non seulement en Guinée mais aussi au sein de la diaspora. La croissance est exponentielle : de 4 000 téléphones vendus à la mi-2022, les ventes bondissent à plus de 47 000 au début de 2023.

Ce succès repose sur des alliances stratégiques intelligemment nouées. Le tournant a lieu en novembre 2019, lorsque la Société Générale lui accorde un prêt de 300 000 euros, un acte de foi rare dans un secteur jugé risqué. Le coup de maître de Fadima Diawara est de rembourser cette somme en moins d’un an, dès août 2020. Cette discipline financière transforme Kunfabo en un partenaire crédible et bancable. La relation avec la banque s’approfondit, cette dernière proposant même les téléphones à ses clients via des crédits sans intérêt.

Les partenariats s’enchaînent. Un accord de distribution avec le géant des télécoms MTN Guinée offre à la startup une visibilité nationale. Puis vient la consécration : un contrat gouvernemental pour fournir 40 000 téléphones à l’Agence Nationale d’Inclusion Économique et Sociale (ANIES), un projet destiné aux populations vulnérables.

Les récompenses pleuvent, d’abord en Espagne où elle est nommée « Startup la plus originale » et « Meilleure entrepreneure » en 2020, puis au Sommet Afrique-France. Cette reconnaissance internationale, réimportée en Guinée, assoit sa crédibilité. Le couronnement a lieu en mars 2023, lorsque Kunfabo remporte le « Prix de l’innovation » à Conakry. La boucle semble bouclée. L’enfant prodige de la tech guinéenne est enfin célébrée chez elle.

Le talon d’achille

Mais c’est au sommet de sa gloire que la chute s’amorce. La crise de Kunfabo est l’anatomie d’un effondrement provoqué par un point de défaillance unique : son marché d’origine.

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Le contrat avec l’ANIES, qui devait être le joyau de sa couronne, devient sa pierre tombale. Fadima Diawara décrit une rupture de communication brutale et totale de la part de l’agence gouvernementale : un « silence radio », un « mépris total », laissant le projet dans une impasse mortelle. Ce contrat, qui avait propulsé Kunfabo, devient la cause directe de sa chute en Guinée.

L’épisode révèle un « vide institutionnel » tragique. Dans un environnement stable, un tel contrat, co-financé par une grande banque, serait protégé par des garanties légales. Le fait que le principal recours de la fondatrice soit un cri de colère sur les réseaux sociaux plutôt qu’une action en justice témoigne d’une défaillance de l’État de droit. La haute visibilité de Kunfabo, son statut de champion national, l’a paradoxalement rendue plus vulnérable, l’exposant à des dynamiques politiques ou à des comportements de prédation qu’une entreprise plus discrète aurait pu éviter. Le « boycott » qu’elle dénonce semble moins relever d’un échec commercial que d’une manœuvre extra-légale.

L’Avenir à écrire

Qualifier cette histoire d’échec serait une erreur. Fadima Diawara a prouvé qu’il était possible de créer une marque de matériel technologique forte, porteuse d’une identité africaine et désirée par les consommateurs. Elle a démontré qu’une femme pouvait s’imposer dans un univers d’hommes.

La saga Kunfabo est une leçon cinglante sur les risques de l’entrepreneuriat industriel en Afrique. Elle montre que si la fintech et les logiciels peuvent « sauter » par-dessus les infrastructures défaillantes, l’industrie du matériel, elle, ne le peut pas. Elle a besoin de fondations solides : une gouvernance stable, une logistique fiable et, surtout, un État de droit.

Pourtant, le dernier chapitre de cette histoire reste à écrire. Fadima Diawara a qualifié la situation de « partie remise ». Déclarant chercher un nouveau « pays d’adoption » pour ses projets, elle fait preuve d’une résilience qui force l’admiration. La question de savoir si le rêve Kunfabo peut renaître de ses cendres, dans un environnement plus propice, sera un indicateur puissant pour toute une génération d’innovateurs qui rêvent, comme elle, d’un avenir technologique véritablement « Made in Africa ».

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